Articles

Chapitre 1

Une approche par zones géographiques des processus de diffusion des pratiques managériales

Chapitre 2

Une approche par centre d'intérêt : technique, branche, secteur et entreprise

Chapitre 3

Diffuseurs de doctrine, auteurs et dogmes en management

Partenaires

Le service des eaux de Paris (1810-1914) : Exemple (ignoré) de la grande entreprise moderne

  • Konstantinos CHATZIS

    Chargé de recherche,
    Université Paris-Est – LATTS – UMR CNRS 8134
    chatzis@mail.enpc.fr

Contacter les auteurs

Votre message a bien été envoyé

0 Commentaires

Réagir à cet article


Ajouter un nouveau commentaire :


Résumé

Au début du XIXe siècle, les parisiens sont alimentés via de fontaines publiques et de puits privés ; un siècle plus tard, l’eau à domicile constitue la norme pour les habitants de la capitale française. Cette évolution aurait été impossible sans la transformation progressive du service des eaux de Paris en une grande entreprise qui produit et vend sur le marché un produit particulier (ici « l’eau » sous forme d’abonnement). Ce sont les pratiques managériales développées par les ingénieurs du service qui constituent l’objet de cette contribution. Ignorées par l’historien, ces pratiques surprennent par leur caractère « moderne ».

Jusqu’aux années 1830, les Parisiens sont alimentés pour l’essentiel par l’intermédiaire de fontaines publiques au puisage gratuit et de puits privés. Un siècle plus tard, l’eau courante à domicile, désormais bien marchand payé au prorata des volumes consommés, est devenue une réalité familière pour la quasi-totalité des habitants de la capitale française. Cette mutation du paysage des eaux parisiennes est, en grande partie, l’œuvre du service des eaux de la ville de Paris. Elle aurait été impossible sans la transformation progressive de cette organisation en une grande entreprise moderne, qui fabrique et vend sur le marché un produit, à savoir le bien « eau à domicile » sous forme d’abonnement. Au fur et à mesure de son développement, le service des eaux, comme toute entreprise d’une certaine ampleur, a dû mettre en place en son sein une « division du travail » entre ses différents agents, orienter et contrôler le travail de son personnel, se doter d’instruments de gestion, financer son fonctionnement courant ainsi que les investissements projetés, gérer les relations avec d’autres acteurs économiques (fournisseurs…), innover tant sur le plan du « processus de production » que sur celui du produit…

Ce sont les pratiques managériales développées par les ingénieurs du service des eaux de Paris durant le xixe siècle et les premières années du xxe siècle qui constituent l’objet de cette contribution. Ignorées par l’historien de la pensée et de l’action managériales – probablement du fait que les acteurs n’ont pas senti le besoin de théoriser leur travail de gestion –, ces pratiques surprennent souvent par leur caractère très moderne.

Mais avant d’entrer dan le vif du sujet, commençons par donner quelques informations sur l’histoire de l’eau à Paris durant le (long) xixe siècle, occasion d’éclairer le contexte dans lequel s’est déroulée l’action du service des eaux de la capitale française[Voir : Chatzis, « Breve storia dei contatori dell’acqua a Parigi, 1880-1930 », Storia Urbana, 116, juillet-septembre 2007, p. 77-99 ; Bocquet, Chatzis et Sander, « From free good to commodity : universalizing the provision of water in Paris (1830-1930) », Geoforum, 39-6, novembre 2008, p. 1821-1832.].

 

1. De la fontaine a l’eau a domicile : quelques repères historiques

 

Recherchée toujours auprès de multiples puits privés et d’un nombre réduit de fontaines publiques, l’eau constitue encore durant les premières décennies du xixe siècle une denrée rare pour les Parisiens. Interpellés par les carences constatées, qu’une comparaison avec la situation londonienne rend d’autant plus visibles, les édiles parisiens (le Préfet de la Seine, qui assure le rôle de Maire, notamment) et les ingénieurs du corps des ponts et chaussées – lequel est, à partir de 1807, l’instance responsable de la direction des travaux d’eau pour la capitale française[Sur le corps des ponts et chaussées, voir Chatzis et Ribeill, « L’espace des carrières des ingénieurs de l’Équipement dans le public et le privé (1800-2000) », Revue française d’administration publique, 116, 2005/4, p. 651-670.] – tentent, dans les années 1820 et 1830, d’importer à Paris le modèle qui prévaut dans la capitale britannique et cherchent alors à concéder la distribution des eaux à une compagnie privée. Mais à la fin des années 1830, l’idée de la concession est écartée au profit d’une prise directe de la distribution des eaux par le service municipal. Une vingtaine d’années plus tard, une première forme d’« universalisation » d’accès au « précieux liquide » voit le jour, grâce à la multiplication d’un type particulier de fontaine publique, la borne-fontaine. On compte ainsi 1779 bornes-fontaines en 1854, alors qu’en 1823 leur nombre n’était que de 124. Toujours en 1854, la consommation moyenne (tous usages confondus : usages domestiques, lavage des rues…) s’élève à 60 litres par jour et par habitant, alors qu’on distribuait moins de 10 l/j/h au début du siècle. Parallèlement au développement des bornes-fontaines, le nombre des abonnés au réseau de la ville connaît une première augmentation significative même s’il reste somme toute assez limité : au milieu des années 1850, seul un immeuble d’habitation parisien sur cinq est connecté au réseau. Le Second Empire (1852-1870) est une période de grands travaux, financés pour l’essentiel à coups d’emprunts qui vont peser lourd sur les finances de la ville. La longueur du réseau est multipliée par deux et la consommation moyenne (tous usages confondus) par habitant et par jour se monte, en 1875, à 168 litres. Le patron politique de Paris pendant cette période, le baron Haussmann (1809-1891), prône le remplacement des eaux de la Seine et du canal de l’Ourcq, qui alimentent Paris jusqu’à cette époque, par des eaux de meilleure qualité en provenance de sources (les premières eaux de sources arrivent à Paris en 1865, d’autres vagues vont suivre en 1875, 1885, 1893 et 1900). La distribution à domicile via l’abonnement au réseau fait également une percée durant cette période. En 1874, une maison sur deux est abonnée au service des eaux, soit au robinet libre – l’abonné reçoit alors une quantité illimitée d’eau sur la base d’un prix forfaitaire – soit à la jauge – chaque jour, une quantité fixe d’eau, correspondant au montant de l’abonnement souscrit, arrive alors chez lui. Sans grande surprise, la géographie de l’abonnement entretient des rapports étroits avec la géographie sociale de la capitale. En 1872, dans les onze premiers arrondissements, ceux du Paris d’avant l’annexion de 1860, 82% des maisons se trouvent abonnées contre 48% seulement pour les neuf arrondissements restants, ceux des zones annexées en 1860 et majoritairement habités, pour un certain nombre d’entre eux, par les « classes laborieuses ». En 1886 encore, le tiers des propriétés bâties, abritant à elles seules la moitié de la population parisienne, ne sont toujours pas reliées au réseau. C’est dans les années 1920 que l’universalisation de l’accès au réseau sera réalisée pour la quasi-totalité des Parisiens. Elle sera faite de façon assez graduelle. Le nombre des abonnés au réseau passe ainsi de 46 887 en 1879 à 91 388 en 1900. En 1901, les riches arrondissements de la capitale française présentent un taux de raccordement au réseau (il s’agit du ratio : nombre des abonnements/nombre des immeubles) égal à l’unité. Vingt-cinq ans plus tard, des arrondissements « pauvres », comme le xxe font montre de performances similaires.

 

2. Un échantillon de pratiques managériales

 

Pour réaliser l’objectif ultime fixé par les édiles parisiens, à savoir amener à tout foyer parisien de l’eau abondante et de bonne qualité, les ingénieurs du service des eaux ont progressivement mis en place plusieurs outils originaux et ont déployé de nombreuses pratiques gestionnaires innovantes au sein d’une organisation aux dimensions de plus en plus imposantes.

En 1840, le service des eaux, uni à celui des égouts en 1832[Sur l’organisation du service des eaux avant 1840, voir Cebron de Lisle, L’eau à Paris au XIXème siècle, Paris, AGHTM, 1991, p. 178.], bénéficie du concours de trois ingénieurs des ponts et chaussées (dont celui du directeur du service (unifié) des eaux et des égouts), de 3 inspecteurs et sous-inspecteurs, de 2 contrôleurs, d’un conducteur, de 8 piqueurs et de 72 fontainiers[Cebron de Lisle, L’eau…, op. cit., p. 178-179.]. En 1850, « Eaux » et « Egouts », forment la 2e division du Service municipal des Travaux de Paris, réorganisé en 1848 ; cette division bénéficie alors du concours d’un ingénieur en chef, de 6 ingénieurs ordinaires, de 10 inspecteurs, sous-inspecteurs et contrôleurs, de 39 conducteurs, de 75 piqueurs, de 85 fontainiers et de 16 gardiens[Cebron de Lisle, Ibid., p. 179.]. Les ingénieurs, tous issus du corps des ponts et chaussées, ont comme attribution essentielle les travaux neufs afférant aux réseaux d’eau et d’assainissement. Quant aux inspecteurs, souvent architectes ou anciens conducteurs, ils sont chargés, entre autres, du régime général de l’écoulement de l’eau dans les différentes parties du réseau, de la question des abonnements et de la surveillance des travaux d’entretien[Pour les tâches des différentes catégories du personnel, voir Archives de Paris (désormais AP) V8O]. A l’orée du xxe siècle, le service des eaux et de l’assainissement a pris des proportions imposantes : en 1901, il bénéficie du concours de 19 ingénieurs des ponts et chaussées et inspecteurs, et parmi ses effectifs on compte 123 conducteurs, 267 piqueurs, 54 commis, 766 ouvriers pour les eaux et canaux et 1 430 ouvriers pour les égouts et irrigations[Annuaire statistique et descriptif des distributions d'eau de France, Algérie, Paris, Dunod, 1903, p. 858-859.]. A la fin des années 1920, il emploie plus de 80 ingénieurs, 125 ingénieurs adjoints et conducteurs, 186 « commis-dessinateurs et dames dactylographes », 27 « piétons », enfin quelque 3 800 ouvriers environ[Annuaire statistique et descriptif des distributions d'eau et égouts de France, Algérie, Paris, Dunod, 3ème éd., 1931, p. 912.] (en 1931, 73,4% des salariés français travaillaient dans des établissements de moins de 500 personnes[Beltran, Un siècle d’histoire industrielle en France (1880-1970), Paris, SEDES, 1998, p. 72.]). Cette augmentation des effectifs est accompagnée par une évolution des structures organisationnelles du service, traduites dans des « organigrammes » successifs[En 1900, le service des eaux et d’assainissement est composé : 1) du Service réservé, qui s’occupe de la distribution d’eau et qui comprend six sections au total : Inspection administrative, Dérivations, Machines, Distribution des eaux, Canaux, Travaux sanitaires 2) du Service de l'Assainissement 3) du Service temporaire des adductions d'eaux nouvelles (Bechmann, Notice sur le service des eaux et de l'assainissement de Paris, Paris et Liège, Librairie Polytechnique Ch. Béranger, 1900, p. 89-91. Cet ouvrage contient aussi des informations sur le personnel du service : statuts, fonctions, modalités de recrutement… (in ibid., p. 91-95)). Sur les organisations successives du service municipal des travaux de Paris (dont celui des eaux et de l’assainissement) pour la période 1870-1900, voir notamment : AP VO NC 561.].

Voici pour ce qui est de l’évolution démographique du service. Exposons brièvement maintenant une série d’outils et de pratiques de gestion développés durant la période qui nous intéresse ici (le choix de ceux-ci obéit à une logique de variété).

En 1840, Henri-Charles Emmery (1789-1842), à l’époque directeur du service des eaux et de l’assainissement, présente fièrement un outil de gestion confectionné par l’organisation qu’il dirige : il s’agit d’un « système d’information », destiné à cartographier aussi précisément que possible le territoire de la distribution d’eau à Paris. Grâce à ce système, toutes les rues de la capitale et l’ensemble des maisons parisiennes sont munies désormais d’une « fiche » individuelle décrivant leur état « hydraulique ». Pour chaque rue, la fiche indique les équipements hydrauliques dont celle-ci est dotée : canalisations (diamètre, prises d’eau), regards, fontaines et bornes-fontaines… Quant à la fiche correspondant aux immeubles, elle comprend également plusieurs items : désignation de la rue et numéro de l’immeuble; nom et demeure de l’abonné (il s’agit du propriétaire de l’immeuble) ; dates de l’arrêté de l’abonnement et de la mise en jouissance ; usages et quantité d’eau à délivrer...[Emmery, « Statistique des eaux de la Ville de Paris », Annales des ponts et chaussées, 1er semestre 1840, p. 145-270.]. Grâce à ce système d’information, les édiles parisiens et les responsables du service des eaux peuvent se faire constamment une idée précise de l’état actuel de la distribution de l’eau dans la capitale, repérer les carences les plus criantes, établir des priorités, planifier les travaux nécessaires…

De façon plus générale, très vite les ingénieurs du service des eaux vont développer une culture de l’« écrit » qui va irriguer leurs pratiques de gestion[Sur la culture de l’écrit, voir Gardey, Ecrire, calculer, classer. Comment une révolution de papier a transformé les sociétés contemporaines (1800-1940), Paris, La Découvertes, 2008.]. Et il n’est pas rare que cette « mise en texte » de divers ordres de réalités à qui ces ingénieurs du service ont à se colleter ne soit travaillée à son tour par des pratiques de rationalisation.

Ainsi, alors que les formulaires d’abonnement sont au début manuscrits[Voir, par exemple : AP VO3 229.], à partir du milieu des années 1810, ces formulaires se présentent sous forme d’imprimés standardisés[Voir, par exemple : AP VO3 119.]. Il suffit d’ajouter désormais dans un cadre informationnel fixe (où on trouve les conditions générales de l’abonnement) les quelques éléments d’information « personnalisées » qui concernent chaque abonné (nom, adresse, police d’abonnement choisi...). Des formulaires standardisés sont développés également en direction de différents fournisseurs du service[Voir, par exemple : Département de la Seine, Devis d’entretien des conduites et ouvrages accessoires servant à la distribution des eaux des Paris, Paris, Vinchon Imprimeur, 1854.]. Le « processus de production » lui-même, à savoir le réseau de distribution pour l’essentiel, est aussi grandement happé par cette culture de l’écrit.

Le système des canalisations mobilise, en effet, constamment les compétences des ingénieurs du service des eaux dont le nombre, nous l’avons vu, va croissant, en faisant de ce dernier une entreprise particulièrement bien dotée en personnel scientifique pour les données de l’époque[Ainsi, à Saint-Gobain, en 1912, on comptabilise 52 ingénieurs et 12 444 ouvriers. Voir Lévy-Leboyer, “Hierarchical structure, rewards and incentives in a large corporation: the early managerial experience of Saint-Gobain, 1872-1912”, in Horn et JKocka (éd.), Recht und Entwicklung der Grossunternehmen im 19. und frühen 20. Jahrhundert, Göttingen, Vandenhoeck und Ruprecht, 1979, p. 451-475 (tableau n° 3).]. On enregistre alors des améliorations permanentes du « système de production » (le réseau d’eau), consignées souvent dans des documents publiés dont certains vont obtenir le statut de classiques[Dupuit, Traité théorique et pratique de la conduite et de la distribution des eaux, Paris, Carilian-Goeury et Dalmont, 1854 (2ème éd. en 1865 chez Dunod) ; Bechmann, Salubrité urbaine : distributions d’eau et assainissement, Paris et Liège, Librairie polytechnique Baudry, 1898-1899 (2ème éd.).]. C’est l’ingénieur Louis-Charles Mary (1791-1870) qui ouvre le bal. Pour épargner à ses collègues de nombreux calculs fastidieux, Mary produit des tables donnant immédiatement le diamètre des tuyaux en fonction des débits transités[Mary, Notice et table destinées à faciliter les calculs des divers éléments d’une distribution d’eau, Paris, 1840 (lith.).]. Ces tables sont périodiquement mises à jour en fonction des progrès de la science hydraulique[Dupuit, Traité…, op. cit., p. 338-361. Sur Dupuit, voir Chatzis, « Jules Dupuit, ingénieur des ponts et chaussées », in Jules Dupuit : oeuvres économiques complètes (établies et présentées par Breton et Klotz), Paris, Economica, vol. I, 2009, p. 615-692.]. Les plus théoriciens des ingénieurs du service se mettent aussi à produire des techniques d’optimisation, qui préfigurent, pour certaines, la recherche opérationnelle actuelle. Ainsi Jules Dupuit (1804-1866), directeur du service municipal entre 1850 et 1855, aborde la question de la configuration à donner au système de canalisations sur un territoire déterminé. Le but de l’opération est de choisir la forme du réseau – emplacement dans l’espace, diamètres des tuyaux – qui, pour une superficie donnée à alimenter en eau, minimise les dépenses liées à l’installation du réseau[Dupuit, Traité…, op. cit., ch. XII.]. Mais l’optimisation recherchée va au-delà de la question de la conception optimale du réseau et intègre des considérations plus « gestionnaires », qui relèvent de l’entretien du système technique. Ainsi, alors qu’une optimisation portant sur le seul dimensionnement des conduites amènerait les responsables du service à utiliser (et à commander) une grande variété de diamètres – pour coller, justement, au plus près aux débits qui transitent sur le réseau –, Dupuit leur conseille de faire appel à un nombre réduit de diamètres, quitte à surdimensionner une partie du réseau, afin de faciliter la gestion du « stock » des pièces de rechange[Dupuit, Ibid., ch. XII.]. Parmi les problèmes de gestion abordés par Dupuit dans le cadre de ses fonctions de responsable du service des eaux, signalons enfin celui de la tarification optimale, du point de vue de l’utilité collective, de l’eau, même si ses préconisations – tarification « différentielle », basée sur le montant du loyer – ne sont pas traduites dans les faits[Voir Chatzis et Coutard, « Dupuit à propos du mode de distribution et du prix de vente des eaux aux particuliers », in Simonin et Vatin (éd.), L’œuvre multiple de Jules Dupuit (1804-1866). Calcul d’ingénieur, analyse économique et pensée sociale, Angers, Presses Universitaires d’Angers, 2002, p. 71-88.].

Devenu, avec le développement progressif de l’abonnement des particuliers au réseau (voir supra), entreprise « marchande » – laquelle se trouve, il est vrai, dans une position de « monopole naturel », car seule à vendre de l’eau à Paris, tout en étant soumise à des impératifs de service public –, le service va développer des pratiques originales pour améliorer sa position sur le « marché » de l’eau.

Ainsi en 1860, il va « externaliser » la fonction commerciale, en confiant à une entreprise privée, la Compagnie générale des eaux, le soin de trouver de nouveaux abonnés et de gérer les relations avec les « clients » (réalisation des branchements individuels sur le réseau de la ville, perception des montants des abonnements, etc.).

Toujours dans la perspective d’augmenter les recettes du service[Organisation à but non lucratif, le service des eaux n’en est pas moins très sensible à la question de recettes lui permettant d’entreprendre les travaux nécessaires pour l’alimentation en eau des Parisiens.], grâce à la captation de nouveaux « clients » (des abonnés), les ingénieurs du service ont mis en oeuvre plusieurs politiques incitatives, on dirait aujourd’hui politiques de « marketing » – telles que la pose gratuite des colonnes montantes dans les immeubles contre l’abonnement de leurs propriétaires au réseau de la ville, ou la création dans les années 1890 d’abonnements aux tarifs attractifs[Voir Chatzis, « Breve storia… », op. cit., p. 86-87.].

Un service qui utilise un nombre si important d’employés ne manquera pas de se poser évidemment la question de la « division du travail » en son sein. Très vite, les responsables du service vont fixer avec minutie les tâches de différentes catégories de personnel, établir des procédures de contrôle pour le travail demandé, instaurer des sanctions en cas de manquement[Sur des pratiques frauduleuses en matière d’eau, souvent avec la complicité des agents de la Ville (modification du diamètre de l’orifice dans le branchement particulier, usage détourné des bornes-fontaines…), voir, par exemple, AP  VO NC 143 (pour l’année 1859).]. Des pratiques de rationalisation sont développées également chaque fois que le même type de travail se répète à grande échelle. C’est le cas, par exemple, des travaux de branchement de chaque immeuble parisien aux collecteurs du réseau de la ville : des plans-types représentant les dispositifs techniques nécessaires et leur disposition sont établis afin de servir de modèle lors de l’instruction de chaque dossier individuel, ouvert suite à une nouvelle demande de connexion[Pour un échantillon de dossiers d’abonnement, instruits pendant longtemps par les inspecteurs des eaux, voir, par exemple : AP VO3 119. On trouve l’exemple d’un plan-type pour une distribution à domicile dans Emmery, « Statistiques… », op. cit. (le plan est inséré entre les p. 218 et 219).].

Pour améliorer l’efficacité de leur action, les ingénieurs du service n’hésitent pas à se livrer à des « études de marché » dans le but de cerner le comportement des clients du service et de procéder aux adaptations nécessaires. Ainsi, on apprend que pendant les jours de canicule, les Parisiens ont tendance à laisser les robinets de leurs habitations ouverts, dans l’espoir de rafraîchir leur boisson ou même l’air de leur appartement[Les Parisiens peuvent se comporter ainsi car, abonnés au robinet libre dans leur majorité, ils sont indifférents aux quantités d’eau consommées.], ce qui a comme conséquence de grands gaspillages d’eau. Pour lutter contre de telles pratiques, les ingénieurs du service ont été amené à proposer à la fin des années 1870 un nouveau type d’abonnement, celui au compteur[Chatzis, « Breve storia… », op. cit.] : celui-ci se présente comme un outil efficace dans la guerre déclarée par la Ville contre le gaspillage, dans la mesure où l’abonné, tout en disposant de l’eau à volonté, a désormais tout intérêt à (auto)limiter sa consommation puisqu'il paie à la ville un montant qui est fonction de la quantité consommée et non pas, comme dans le passé, une somme forfaitaire. Fortement prôné par les ingénieurs du service des eaux, qui voyaient en cet objet technique la traduction matérielle d’une transaction juste entre la Ville et l’abonné, le compteur d’eau ne peut honorer les espoirs de « justice » placés en lui qu’à la seule condition d’être fiable et correct dans ses mesures. L’enjeu en termes de confiance entre la Ville et l’abonné est tellement important que le service va très vite fixer une procédure d’homologation extrêmement précise et particulièrement lourde. Le nouveau modèle candidat à l’homologation commence par être testé au Laboratoire d’essai du service des eaux, créé en 1883. S’il passe avec succès ces premiers tests, on autorise la pose provisoire chez les abonnés d’un nombre limité d’appareils, qui sont testés « grandeur nature » en ville. Si les résultats sont de nouveau satisfaisants, une autorisation « provisoire » est accordée. La ville de Paris autorise alors l’installation de 50 à 100 appareils qui sont testés et suivis sur place. Si l’on juge les résultats toujours satisfaisants, l’autorisation définitive pour le modèle en question est accordée. Chaque exemplaire du modèle autorisé est présenté alors au poinçonnage et testé de façon sommaire cette fois ; les appareils qui ne réussissent pas les épreuves sont retirés du marché[Entre octobre 1881 et juillet 1884, le nombre de compteurs présentés au poinçonnage est de 39 000. Seuls 33 000 d'entre eux ont été reçus au poinçonnage (Edouard Couche, Les Eaux de Paris en 1884, Paris, Imprimerie Chaix, 1884, pièce annexe n° 18).]. Et chaque fois qu’un appareil en service est déposé et transporté chez le fabricant pour cause de réparation, il repasse ce test sommaire. Tout appareil en fonctionnement est enfin contrôlé sur place périodiquement par des équipes municipales. Le lecteur se rend aisément compte des normes draconiennes de qualité auxquelles l’industrie des compteurs est soumise par la ville de Paris, ce qui fait de cette dernière un agent de l’assurance-qualité moderne avant la lettre[Chatzis, « Breve storia… », op. cit.].

 

Conclusion

Nous aimerions terminer cette rapide excursion dans l’univers managérial du service des eaux de Paris par quelques réflexions générales que ce cas nous inspire. Elles tournent autour de la place du secteur public (non marchand) dans le développement des pratiques et des réflexions gestionnaires dans la France du xixe siècle. On peut faire l’hypothèse que dans un pays de petites entreprises, tel est le paysage industriel français avant les premières années du siècle dernier, c’est le secteur public, à la fois peuplé par des grandes organisations et bien doté d’un personnel qualifié – des ingénieurs appartenant aux grands corps d’Etat – qui devient, en France du moins, le foyer de développement de la pensée gestionnaire moderne. Mais ce lien entre le secteur public et la pensée gestionnaire peut trouver ses racines dans un autre phénomène d’ordre plus général : ne pouvant pas recourir aux mécanismes du marché pour assurer la coordination et l’optimisation de différentes ressources productives, les responsables des grandes organisations étatiques sont obligés les premiers de développer une pensée et une action managériale moderne[Pour le cas américain, voir O’Connell, Jr., « The corps of engineers and the rise of modern management, 1827-1856 », in Smith (éd.), Military Entreprise and Technological Change, Cambridge (Mass.), The MIT Press, 1985, p. 87-116. Rappelons que des techniques de rationalisation du travail sont développées aussi dans la France du XIXème siècle par des ingénieurs d’Etat, qu’ils soient « militaires » (voir Barnier, « Aux origines du “taylorisme” à la française : Gustave Ply », Entreprises et histoire, n° 18, juin 1998, p. 95-105) ou « civils » (voir Chatzis, « Jules Dupuit… », op. cit.).].

 

Sources

Archives de Paris (AP

AP V8O1 1

AP VO3 119

AP VO3 229.

AP  VO NC 143

AP VO NC 561.

 

Bibliographie

Annuaire statistique et descriptif des distributions d'eau de France, Algérie, Paris, Dunod, 1903

Annuaire statistique et descriptif des distributions d'eau et égouts de France, Algérie, Paris, Dunod, 3e éd., 1931

Barnier, F., « Aux origines du “taylorisme” à la française : Gustave Ply », Entreprises et histoire, n° 18, juin 1998, p. 95-105

Bechmann, G., Notice sur le service des eaux et de l'assainissement de Paris, Paris et Liège, Librairie Polytechnique Ch. Béranger, 1900

Bechmann, G., Salubrité urbaine: distributions d’eau et assainissement, Paris et Liège, Librairie polytechnique Baudry, 1898-1899 (2e éd.)

Beltran, A., Un siècle d’histoire industrielle en France (1880-1970), Paris, SEDES, 1998

Bocquet, D., Chatzis, K. et Sander, A., « From free good to commodity : universalizing the provision of water in Paris (1830-1930) », Geoforum, 39-6, novembre 2008, p. 1821-1832

Cebron de Lisle, P., L’eau à Paris au xixe siècle, Paris, AGHTM, 1991

Chatzis, K., « Jules Dupuit, ingénieur des ponts et chaussées », in Jules Dupuit : Oeuvres économiques complètes (établies et présentées par Yves Breton et Gérard Klotz), Paris, Economica, vol. I, 2009, p. 615-692

Chatzis, K., « Breve storia dei contatori dell’acqua a Parigi, 1880-1930 », Storia Urbana, 116, juillet-septembre 2007, p. 77-99

Chatzis, K. et Ribeill, G., « L’espace des carrières des ingénieurs de l’Équipement dans le public et le privé (1800-2000) », Revue française d’administration publique, 116, 2005/4, p. 651-670

Chatzis, K. et Coutard, O., « Dupuit à propos du mode de distribution et du prix de vente des eaux aux particuliers », in Simonin, J.-P. et Vatin, F. (éd.), L’œuvre multiple de Jules Dupuit (1804-1866). Calcul d’ingénieur, analyse économique et pensée sociale, Angers, Presses Universitaires d’Angers, 2002, p. 71-88

Couche, E., Les Eaux de Paris en 1884, Paris, Imprimerie Chaix, 1884

Département de la Seine, Devis d’entretien des conduites et ouvrages accessoires servant à la distribution des eaux des Paris, Paris, Vinchon Imprimeur, 1854

Dupuit, J., Traité théorique et pratique de la conduite et de la distribution des eaux…, Paris, Carilian-Goeury et V. Dalmont, 1854 (2e éd. en 1865 chez Dunod)

Emmery, H.-C., « Statistique des eaux de la Ville de Paris », Annales des ponts et chaussées, 1er semestre 1840, p. 145-270

Gardey, D., Ecrire, calculer, classer. Comment une révolution de papier a transformé les sociétés contemporaines (1800-1940), Paris, La Découvertes, 2008

Lévy-Leboyer, M., « Hierarchical structure, rewards and incentives in a large corporation: the early managerial experience of Saint-Gobain, 1872-1912 », in Horn, N. et Kocka, J. (éd.), Recht und Entwicklung der Grossunternehmen im 19. und frühen 20. Jahrhundert, Göttingen, Vandenhoeck und Ruprecht, 1979, p. 451-475

Mary, L.-Ch, Notice et table destinées à faciliter les calculs des divers éléments d’une distribution d’eau, Paris, 1840 (lith.)

O’Connell, C. F., Jr., « The corps of engineers and the rise of modern management, 1827-1856 », in Smith, M. R., (éd.), Military Entreprise and Technological Change, Cambridge (Mass.), The MIT Press, 1985, p. 87-116