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Chapitre 1

Une approche par zones géographiques des processus de diffusion des pratiques managériales

Chapitre 2

Une approche par centre d'intérêt : technique, branche, secteur et entreprise

Chapitre 3

Diffuseurs de doctrine, auteurs et dogmes en management

Partenaires

La Banque de Crédit et de Dépôt des Pays-Bas – De Nederlandsche Credit en Deposito Bank - 1863-1872 : L’une des banques fondatrices de la Banque de Paris et des Pays-Bas

Les origines néerlandaises d’un groupe bancaire français, BNP Paribas

  • Bernard Van MARKEN

    ancien associé de Pierson, Heldring & Pierson et
    ancien directeur général de MeesPierson
    cnbvm@wanadoo.fr
  • Piet A. GELJON

    ancien économiste en chef de la banque Mees & Hope geljon-vanderzee@hetnet.nl

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La création de la Banque de Paris et des Pays-Bas (Paribas) en 1872 fut le résultat d’une fusion entre la Banque de Paris et la Nederlandsche Credit- en Deposito Bank (NCDB) à Amsterdam, en français « Banque de Crédit et de Dépôt des Pays-Bas ».

La littérature bancaire française et internationale attribue la fondation de la NCDB à Louis-Raphaël Bischoffsheim et à ses neveux Bamberger, ainsi qu’à Meyer-Joseph Cahen d’Anvers, au baron Maurice de Hirsch, à Edouard Hentsch et Alphonse Pinard[Voir Bussiere, Paribas, l’Europe et le monde 1872-1992, Anvers, Fonds Mercator, 1992, pp. 20-22 ; European Association for Banking History e. V., Handbook on the History of European Banks, Aldershot,Edward Elgar Publishing Co., 1994, p. 246 ; Achterberg et Müller-Jabusch, Lebensbilder deutscher Bankiers aus fünf Jahrhunderten, Frankfurt, Knapp, 1964, pp. 208-210 ; Bonin, Le Monde des banquiers français au XXème siècle, S.l., Editions Complexe, 2000, pp. 43-44. Parmi ces auteurs, seul Bonin indique correctement les noms des fondateurs.], représentant le Comptoir d’Escompte de Paris. Cependant, selon les sources néerlandaises[Voir en fin d’article les principales sources utilisées.], la création de cette banque amstellodamoise fut l’initiative d’un Néerlandais, le Dr Samuel Sarphati, ardent promoteur du développement économique et social de la ville d’Amsterdam au XIXe siècle[Voir Hirschfeld, Het ontstaan van het moderne bankwezen in Nederland, Rotterdam, Nijgh & van Ditmar, 1922 ; Hirschfeld, “De plannen van Dr. S. Sarphati voor de stichting eener Maatschappij voor Nederlandsche Volksvlijt in 1857”, Economisch-Historisch Jaarboek, 10, La Haye, 1924 ; de Vries, Tien jaar geschiedenis van het Nederlandsche Bankwezen en de Nederlandsche Conjunctuur 1866-1876,  La Haye, Martinus Nijhoff, 1921 et la publication plus récente de Kymmell, Geschiedenis van de algemene banken in Nederland 1860-1914, Amsterdam, Nederlands Instituut voor het Bank- en Effectenbedrijf, tome I, 1992, tome II, 1996.]. Malheureusement, ces sources d’information sont en néerlandais, donc difficiles d’accès pour les chercheurs étrangers. Cela est aussi bien sûr le cas pour les publications récentes sur Sarphati et l’histoire des banques aux Pays-Bas[Van der Kooy et de Leeuwe, Samuel Sarphati 1813-1866, een biografie, Amsterdam / Anvers, Atlas, 2001 ; Geljon, Geschiedenis van de algemene banken in Nederland 1860-1914, Amsterdam, Nederlands Instituut voor het Bank- en Effectenbedrijf, tome III, 2005, dont le résumé en anglais a été publié dans la revue de l’European Association for Banking and Financial History e.V., Bulletin, 1/2005, pp. 25-31.].

Dans ce contexte, les auteurs vont présenter ici les grandes lignes de l’histoire néerlandaise de la Banque de Paris et des Pays-Bas. Après quelques observations sur les banquiers impliqués et un aperçu de la situation bancaire aux Pays-Bas dans les soixante premières années du XIXe siècle, l’article décrira la manière dont la banque s’est formée et développée entre 1863 et 1872.

 

1. Le secteur bancaire aux Pays-Bas pendant la première moitié du XIXe siècle

 

Au début du XIXe siècle, les structures du secteur bancaire aux Pays-Bas étaient relativement simples. La banque centrale, De Nederlandsche Bank, fondée en 1814, était la seule institution autorisée à émettre des billets de banque libellés en florins, ainsi qu’à accorder des crédits, dans le but spécifique de stimuler le commerce et l’industrie qui étaient encore affectés par le « blocus continental » voulu par Napoléon en 1803. Progressivement, la banque se développa pour devenir par la suite une banque centrale à part entière. D’autres banques exercent différents métiers tels que le négoce de matières premières, le crédit et les émissions d’emprunts souverains, activité pour laquelle elles étaient renommées au plan international.

A l’exception de la Nederlandsche Bank, le crédit n’était alors, pour les banques, qu’une activité très secondaire. Alors que Guillaume Ier avait lancé, en 1822 à Bruxelles, la Société générale des Pays-Bas pour favoriser l’industrie nationale, les Pays-Bas septentrionaux n’avaient alors jamais connu d’institution similaire, leur économie étant dominée par le commerce international, le transport maritime, le secteur agricole et les colonies.

Vers 1855, la création de banques de dépôt ayant le statut de société anonyme[Naamloze Vennootschap (N.V)] et la mise en place de nouvelles formes de crédit, en particulier, le crédit mobilier, devinrent le sujet de nombreux débats. Un rapport très négatif, reflétant bien la vision de la banque centrale à cette époque[Dans les archives de la banque centrale, deux lettres du 27 juin et du 22 août 1856 adressées au ministre des Finances, confirment le même point de vue. Voir A.M. de JONG, Geschiedenis van de Nederlandsche Bank, Haarlem, Enschedé, tome I, 1967, pp. 1166-1188.], jugeait le crédit mobilier trop spéculatif. Il n’est donc guère étonnant qu’en 1856, nombre de projets de crédit mobilier, essentiellement étrangers, n’aient pu obtenir l’approbation royale.

Fort heureusement, la modernisation du système bancaire était dans l’air du temps. En raison de la crise financière de 1857 aux Pays-Bas, les spéculations en tous genres, qui avaient affecté le marché, avaient quasiment disparu. Cette situation particulière explique le changement de position du gouvernement qui prit davantage conscience de l’importance des idées libérales qui gagnaient du terrain, ainsi que de leur développement à l’étranger. D’où un climat plus positif pour mettre en avant de nouveaux projets bancaires[Kymmell, Geschiedenis, op.cit., tome I ; Geljon, Geschiedenis, op. cit., tome III, pp. 83-144.]. Les banques au statut de société anonyme bénéficièrent d’un préjugé favorable en raison de leur plus grande souplesse de fonctionnement, et parmi celles-ci, la Rotterdamsche Bank[Ibid.] et la Nederlandsch-Indische Handelsbank[Ibid.] obtinrent l’aval des autorités dès 1863, ainsi que la Nederlansche Credit- en Deposito Bank ou NCDB.

 

2. Les hommes-clés autour de la NCDB

 

Samuel Sarphati (1813-1866) est né à Amsterdam dans une famille séfarade d’origine portugaise, installée probablement aux Pays-Bas au cours du XVIIe siècle. Après ses études à l’université de Leyde, Sarphati s’établit comme médecin à Amsterdam, capitale et carrefour commercial du royaume des Pays-Bas. Homme talentueux, Sarphati possédait des qualités d’organisateur, une connaissance solide de la vie économique locale et était profondément attaché aux valeurs sociales. Il reconnut très tôt la nécessité pour la jeunesse de recevoir une formation prolongée, ciblée sur le commerce et l’industrie. Il créa aussi diverses autres structures pour améliorer la qualité de vie de la population pauvre - dont les effets rayonnèrent souvent au-delà de la seule ville d’Amsterdam - et la NCDB (1863), banque destinée à favoriser le développement industriel, objet de cet article.

Vu son ambition de stimuler le développement industriel en général, Sarphati suivait bien sûr de près toutes ces initiatives. Comme il avait lui-même trop souvent été confronté au manque de moyens financiers pour réaliser ses projets, il estima le temps venu de lancer une banque industrielle. Probablement grâce à son amitié personnelle avec Louis-Raphaël Bischoffsheim, Sarphati était bien renseigné sur l’avancée du crédit mobilier en France. En outre, il était impressionné par l’urbanisation rapide de Paris, entreprise par le baron Haussmann et justement financée par les banques de crédit mobilier.

En 1857, Sarphati demanda l’approbation royale pour créer la Maatschappij voor Nederlandsche Volksvlijt ou Société de développement industriel des Pays-Bas. Conscient des réticences des autorités, Sarphati essaya d’éviter certains écueils associés au crédit mobilier en démontrant que le nouvel établissement ne s’exposerait pas à des affaires spéculatives, qu’il s’engagerait en revanche à revendre immédiatement les entreprises qu’il créerait, et qu’il n’entrerait en relation qu’avec des entreprises dont l’ensemble des comptes pourrait être vérifié par la banque. Ce qui constituait pour l’époque une approche très moderne ! Au cours de l’hiver 1862-1863, Sarphati présenta de nouveau son dossier de création d’une banque orientée vers le financement de l’industrie, cette fois avec le ferme soutien de Louis-Raphaël Bischoffsheim et de celui qui allait ensuite diriger la banque, Abraham Carel Wertheim.

Abraham Carel Wertheim (1832-1897), grand admirateur de Sarphati, était issu d’une famille modeste, originaire d’Allemagne. Son père, qui tenait un petit commerce en argenterie, lui trouva une position comme commis dans la banque de son frère Abraham Wertheim. Abraham Carel n’avait alors que treize ans.

L’oncle d’Abraham Carel s’était associé avec son beau-frère, J.L. Gompertz, pour créer, en 1834, la banque Wertheim & Gompertz. Après avoir fait ses preuves dans la banque de son oncle et avec l’aide de celui-ci, le jeune Abraham Carel entra, en 1849, comme stagiaire dans la banque de Julius Königswärter, active dans l’arbitrage international d’actions et de devises. Cette maison, et d’autres banquiers d’Amsterdam comme Joseph Cahen, Salomon Raphaël et Louis-Raphaël Bischoffsheim, furent les premiers à utiliser la télégraphie pour leurs opérations d’arbitrage.

D’abord engagé chez Wertheim & Gompertz comme fondé de pouvoirs, Abraham Carel épousa sa cousine en 1858 et devint associé de la banque. Jusqu’à sa mort en 1897, il apparaît comme l’associé-clé qui transforma une petite banque en une maison internationale de premier plan. La banque se forgea une réputation dans l’émission d’actions de chemins de fer américains et russes.

Wertheim était un homme hors du commun. A côté de ses activités financières, il embrassa avec ardeur la cause du bien-être universel. Ses activités caritatives et sociales, son dévouement à l’égard de la communauté israélite ainsi que son rôle politique - il fut sénateur pendant de longues années - étaient admirés et appréciés de tout le monde. Ses pairs le considéraient comme le banquier juif le plus influent et le plus créatif de l’époque aux Pays-Bas. Il appartenait à ce petit cercle d’hommes d’affaires comme Marten Mees[Associé gérant de R. Mees & Zoonen fondée en 1720, devenue Bank Mees & Hope, ensuite MeesPierson, puis Fortis Bank Nederland, et enfin, ABN-AMRO Bank au gré des regroupements opérés dans le système bancaire néerlandais.] et S.P. van Eeghen, de la maison Van Eeghen & Co, qui, par leur engagement personnel et financier, stimulaient la création, le financement et la restructuration des principales entreprises néerlandaises. La crise sucrière de 1884 en fut une bonne illustration. Il sut éviter la faillite de la plus grande banque coloniale de l’époque, la Nederlandsch-Indische Handelsbank[Banque commerciale des Indes néerlandaises.], en lui trouvant de nouveaux moyens de financement. Ses conseils sur la réorganisation et le financement des chemins de fer néerlandais et des chemins de fer coloniaux furent unanimement admirés.

Wertheim entretenait de près son réseau international, en particulier ses relations en Allemagne avec la Bank für Handel und Industrie[Banque pour le commerce et l’industrie.] à Darmstadt. Il fut aussi impliqué dans la création de plusieurs banques néerlandaises, parmi lesquelles l’Amsterdamsche Bank[Devenue Amsterdam–Rotterdam Bank, puis ABN AMRO.] et la NCDB. Ses qualités d’expert lui permirent d’être introduit dans plusieurs conseils de surveillance, notamment ceux de la banque centrale De Nederlandsche Bank, et de l’Amsterdamsche Bank.

Néanmoins, sa capacité de travail, sa grande intelligence et son ambition sans faille ne peuvent à elles seules expliquer ces succès considérables. Sans doute avait-il un don pour entretenir de bons rapports avec ses interlocuteurs afin, ensuite, de pouvoir les rallier à ses vues. Dans l’Amsterdam de cette époque, son optimisme, sa capacité d’adaptation, sa finesse d’esprit et son amabilité ont certainement permis à ses contemporains de dépasser les préjugés antisémites qui étaient répandus à l’époque.

Louis-Raphaël Bischoffsheim (1800-1873) monta sa propre maison de banque à Amsterdam en 1820 sous le nom de L.R. Bischoffsheim. Selon son neveu, Louis Bamberger, le siège de cette banque à Amsterdam était considéré comme le ‘Stammhaus’, la maison-mère[Bamberger, Erinnerungen, Berlin, Reimer, 1899, p. 230.]. Son frère cadet, Jonathan-Raphaël (1808-1883), quitta Amsterdam pour s’établir à Anvers. Les deux frères épousèrent deux sœurs[Louis-Raphaël épousa Amélie Goldschmidt et Jonathan-Raphaël, sa soeur Henriette.], filles du banquier Hayum Salomon Goldschmidt de Francfort. Cette alliance conduira à la création d’un groupe familial de banques associées, aux multiples ramifications en Europe. En 1846, Louis-Raphaël Bischoffsheim partit s’établir à Paris où il se lança dans la création de Bischoffsheim, Goldschmidt & Cie, qui allait se situer au cœur du groupe familial, tandis qu’à Londres était fondée Bischoffsheim, Goldschmidt & Avigdor, suivie à Bruxelles de Bischoffsheim, Cassel & De Hirsch en 1857. La vieille maison d’Amsterdam fut mise en liquidation en 1862.

 

3. La fondation de la Banque de Crédit et de Dépôt des Pays-Bas à Amsterdam

 

Les statuts de la NCDB furent validés par décret royal du 22 février 1863. Outre le négoce et l’investissement en obligations hypothécaires, en actions et obligations d’entreprises « en bonne santé », le but de la banque était « la mobilisation des capitaux et des crédits nécessaires aux entreprises d’intérêt public, aux travaux publics et à l’expansion de l’industrie nationale ». En ce qui concerne le placement du capital de la nouvelle banque, l’aide d’Abraham Carel Wertheim, et surtout des Bischoffsheim, fut décisive. Le prospectus d’émission, daté du 31 mars 1863, précisait que la question de savoir comment trouver les capitaux nécessaires à la banque était résolue car « nous nous sommes assurés de l’aide personnelle de M. Louis-Raphaël Bischoffsheim ».

Le capital autorisé fut fixé à 10 millions de florins, sous forme de 40 000 actions d’une valeur nominale de 250 florins, libéré à hauteur de 60 %. Huit mille actions furent réservées à la vente aux Pays-Bas. Le prospectus d’émission mentionnait également que « les autres titres avaient déjà été placés », ce qui ne pouvait que garantir le succès de l’émission aux Pays-Bas où les souscriptions ne furent servies qu’à hauteur de 2 %[A ce moment-là, la Bourse d’Amsterdam était très porteuse. Par exemple, à l’introduction en bourse de la Rotterdamsche Bank, 1,7 % seulement des montants souscrits ont été attribués. Les actions de l’Algemeene Maatschappij furent placées directement mais les fondateurs se mirent à vendre parallèlement leurs actions en Bourse. Cf. Geljon, Geschiedenis, op. cit., tome III, pp. 230 et 337.]. Ce succès fut certainement le résultat de l’activité déployée par le syndicat de souscripteurs étrangers rassemblés par Louis-Raphaël Bischoffsheim.

La NCDB fut officiellement fondée par acte notarié en date du 14 avril 1863[Publication dans l’Amsterdamsch Effectenblad, 20 mai 1863.]. Les maisons Bischoffsheim, Goldschmidt & Cie, de Paris, Bischoffsheim & Goldschmidt, de Londres, L.R. Bischoffsheim à Paris, et son frère J.R. Bischoffsheim, à Bruxelles, ainsi que H.B. Goldschmidt, à Francfort détenaient ensemble 17 600 titres. Les autres actionnaires parisiens étaient A.L. Pinard, Hentsch Lutscher & Cie, Levy Crémieux Frères & Cie, M. Königswärter, Trivulzi Hollander & Cie. Par ailleurs, plus de 10 000 actions furent allouées à des actionnaires n’ayant aucun lien direct avec les fondateurs engagés dans la création de la banque, ou dans le public dans le cadre de l’émission amstellodamoise. En fait, les actionnaires français contrôlaient une petite majorité du capital. Mis à part le cas de Sarphati qui possédait 1 000 actions, les statuts imposaient aux directeurs et aux membres du conseil de surveillance de conserver entre 50 et 100 actions.

Le 1er mai 1863, la NCDB entra en activité à l’adresse prestigieuse du 539 Herengracht à Amsterdam. L’organisation de la banque comportait deux niveaux : d’une part, le Conseil de Surveillance, et d’autre part, le Directoire, présidé par Samuel Sarphati, et dont Abraham Carel Wertheim était directeur général, combinant cette activité avec celle d’associé de Wertheim & Gompertz. Un an plus tard, Benedict Jacobsen[Il s’agit peut-être de Benedict Moritz Jacobsen (1833-1898) fils de Moritz Jacobsen et Rebekka Goldschmidt. Sa sœur Pauline (1836-1901) a aussi épousé un Goldschmidt, son cousin Benedict Moritz (1831-1906), fils de Moses, dit Moritz, Benedict et de Hannchen Oppenheim. Voir A. ALLFREY, The Goldschmidts, Londres, Think Publishing Ltd, 2004.] fit son entrée dans la banque en tant que deuxième directeur général. D’autre part, le conseil de surveillance comptait neuf membres, dont trois du côté français : Louis-Raphaël Bischoffsheim, Edouard Hentsch[Edouard Hentsch (1829-1892) était le fils d’un banquier genevois. Issu du monde de la haute banque protestante, il participa à la création non seulement de la NCDB mais aussi de la Société générale, de la Banque de Paris et des Pays-Bas et de la Banque de l’Indochine, dont il devint président. Egalement président du Comptoir d’Escompte de Paris, il joua un rôle important dans son redressement au début des années 1870. Fortement impliqué dans la faillite du Comptoir en 1889, il mourut ruiné en 1892 après avoir connu une succession de deuils familiaux tragiques. Au cours de sa vie de banquier européen, Edouard Hentsch présida ou créa de nombreuses entreprises en France, en Suisse et dans l’Empire austro-hongrois. Voir Stoskopf, Les Patrons du Second Empire. Banquiers et financiers parisiens, Paris, Editions Picard / Cénomane, 2002 ; Hentsch, Hentsch, Banquiers à Paris au XIXe siècle, édité par l’auteur, 1996, et Hentsch, De mère en fille. Histoire des familles Hoskier, Appert, Girod, Hentsch, édité par l’auteur, 1997.] et Alphonse Pinard[Alphonse Pinard (1815-1871) est considéré comme l’un des plus grands banquiers de sa génération. Fondateur du Comptoir national d’Escompte de Paris en 1848, il patronna aussi la création du Crédit foncier colonial et fut à l’origine de la fondation de la Société générale en 1863. C’est essentiellement au CNEP qu’il donna la pleine mesure de son intelligence financière, mais il lui fut aussi reproché de se servir du Comptoir à des fins personnelles pour constituer la solide fortune dont témoignaient ses investissements privés. Voir Stoskopf, Les Patrons du Second Empire. Banquiers et financiers parisiens, op. cit.]. Les six autres membres appartenaient à l’élite politique d’Amsterdam ou avaient des rapports avec la Nationale Hypotheekbank ou le Credietvereeniging.

Clairement, l’actionnariat de la NCDB était principalement d’origine étrangère. La direction et la supervision étaient néanmoins exercées par des Hollandais. Soulignons deux autres points : la NCDB n’était pas la succursale des Bischoffsheim de Paris, pas plus qu’elle n’avait « dès le début racheté les activités bancaires des Bischoffsheim à Amsterdam et à Anvers »[Bussiere, Paribas, l’Europe et le monde 1872-1992, op. cit., pp. 21 et 39 ; Stoskopf, Les patrons du Second Empire. Banquiers et financiers parisiens, op. cit.] comme cela a été écrit. Comme déjà signalé ci-dessus, la banque de Louis-Raphaël Bischoffsheim à Amsterdam fut liquidée avant 1863, tandis que l’acquisition de la succursale d’Anvers ne date que de 1871.

Selon une notice biographique relative à Louis Bamberger, l’auteur Erich Achterberg suggère qu’en 1864, Louis-Raphaël Bischoffsheim voulait créer une banque au statut de société anonyme pour succéder à sa propre maison. Toujours selon E. Achterberg, l’obtention d’une autorisation en France était pour ainsi dire impossible. Bamberger aurait donc reçu mandat d’ouvrir une banque avec son siège à Amsterdam et une succursale à Paris[Achterberg, Lebensbilder, op. cit., p. 208, partage l’opinion de Emden, Money Powers, op. cit., pp. 163 et 218, qui date la fondation de cette banque amstellodamoise en 1862.]. Cependant, en 1863, la NCDB était déjà établie et il n’y a aucune indication que Louis Bamberger fût impliqué dans cette affaire. D’ailleurs, Louis Bamberger ne fait aucune référence dans son autobiographie au projet de la NCDB[Bamberger, Erinnerungen, Berlin, Reimer, 1899.]. Puis, Louis-Raphaël Bischoffsheim fut, en 1864, l’un des cofondateurs de la Société Générale en France. Enfin, E. Achterberg, comme d’autres d’ailleurs, décrit à tort la NCDB comme une banque française établie aux Pays-Bas, alors que cela ne sera le résultat de son évolution que bien des années plus tard[Bergeron, Les Rothschild et les autres. La gloire des banquiers, Paris, Perrin, 1991, p. 93, attribue à tort un rôle à Delahante et Cernuschi dans la direction de la NCDB. Sa remarque selon laquelle « cette banque était liée à la haute finance belge et hollandaise », p. 55, est également incorrecte. En tous cas, aux Pays-Bas, la NCDB était tout à fait indépendante.].

Reste la question de savoir pourquoi Louis-Raphaël Bischoffsheim et ses maisons associées ont pris un intérêt aussi considérable dans la NCDB. Après son départ d’Amsterdam, celui-ci avait conservé des contacts avec Sarphati et il avait même soutenu quelques-uns de ses projets. Il était également actionnaire de la Nationale Hypotheekbank et du Paleis voor Volksvlijt. Il est peu probable que son amitié pour Sarphati ait été la seule cause de sa participation substantielle dans la NCDB. Ils avaient en commun, il est vrai, cet intérêt à promouvoir le développement industriel. Du côté français, des motifs de stratégie bancaire internationale étaient en jeu, ce qui explique aussi l’entrée d’Edouard Hentsch et Alphonse Pinard dans cette nouvelle banque néerlandaise. La forte expansion économique, en France comme ailleurs, impulsée par le Crédit mobilier, suscita une rivalité féroce entre la « Haute Banque » et le camp des Péreire. Dans cette « guerre » bancaire, qui conduisit finalement à la création de la Société générale, les Rothschild conduisaient le camp opposé aux Péreire.

Au début des années 1860, les deux camps s’affrontaient également à l’étranger et plus particulièrement à Londres[Sur la guerre bancaire : Geljon, Geschiedenis, op. cit., tome III pp. 103-105 ; Société Générale 1864-1964, pp. 24-25 ; Cottrell, “Anglo-French Financial Co-operation 1850-1880”, The Journal of European Economic History, vol. 3, nr.1, Spring 1974, p. 77 ; Cottrell, Investment banking in England 1856-1881, New York / Londres, Garland, 1985, pp. 104-107 ; Martin-Aceña, “Cooperation and Competition in European Banking 1850-1914”, Bankhistorisches Archiv, Beiheft 26, Institut für bankhistorische Forschung, Francfort, 1994 ; Ferguson, The House of Rothschild, The World’s Banker 1849-1999, New York, Weidenfeld & Nicolson, 1998, pp. 56-65 et 82-89.]. Les Péreire, en coopération avec des banques d’affaires britanniques, lancèrent l’International Financial Society, tandis que leurs adversaires Rothschild créèrent la General Credit and Finance Company. Dans cette bataille, Bischoffsheim, Hentsch et Pinard, qui avaient choisi le camp opposé aux Péreire, participèrent donc à la création de la Société générale et de la General Credit and Finance Company. Il faut considérer leur participation à la création de la NCDB dans ce même contexte.

Un autre facteur vint s’y ajouter : l’engagement des Péreire dans l’Algemeene Maatschappij, encore une raison supplémentaire pour les trois hommes de décider le lancement d’une société concurrente à Amsterdam. Sarphati n’était peut-être pas tout à fait conscient des intentions et des motivations réelles de ses partenaires. Pour lui, seul comptait le fait de réaliser une vieille ambition : la création d’une banque destinée à favoriser le développement industriel. Il fallait des fonds pour y parvenir. Que la banque se soit finalement transformée en une banque française fut en grande partie la conséquence de la double origine de l’actionnariat. On arrive ainsi à la création de la Banque de Paris et des Pays-Bas !

 

4. Le développement de la NCDB entre 1863 et 1872

 

Les seules sources disponibles pour traiter des quelque dix ans d’existence de la banque sont les rapports annuels et quelques coupures de presse[Des exemplaires des rapports annuels se trouvent dans les archives nationales néerlandaises, ADNB inv. nr 9217.]. Pour autant que les auteurs le sachent, il n’y a pas d’autre source disponible, ni dans les archives aux Pays-Bas, ni dans les archives de BNP Paribas à Paris. Il faudra donc s’en tenir à une reconstitution de l’histoire de la NCDB.

Le contexte économique dans lequel la NCDB fit ses débuts aux Pays-Bas n’était guère favorable. L’année 1863 fut, en effet, caractérisée par une multiplication d’émissions, principalement en raison de la création d’institutions financières d’envergure ayant opté pour le statut de société anonyme. Puis, la hausse des taux d’intérêt et le ralentissement des créations d’entreprises nouvelles, entraînèrent l’effondrement du nouveau marché des capitaux, et finalement une quasi paralysie pendant la crise financière de 1866. A ce krach s’ajoutait un problème d’ordre plutôt structurel. La demande de capitaux aux Pays-Bas était sans rapport avec les moyens financiers considérables de ces nouvelles banques. A l’étranger, la construction de réseaux ferroviaires absorbait des sommes impressionnantes ; mais aux Pays-Bas, le réseau de voies ferrées était déjà largement développé. Cet effort avait pu être financé par l’Etat grâce aux revenus de la vente des produits coloniaux provenant des Indes Néerlandaises.

La seule initiative d’importance de la NCDB fut la création, en 1864, de la banque coloniale Surinaamsche Bank. Le capital s'élevait à un million de florins dont la NCDB détenait 20 %, avec l’intention de les placer dans le public. Mais le placement s’avérant difficile, la banque dut conserver ses titres. Ainsi, comme le précise le rapport annuel de 1870, elle détenait encore en portefeuille un peu plus de 15 % des actions de la Surinaamsche Bank à la fin de l'année. Par ailleurs, la NCDB a soutenu activement Sarphati en souscrivant les obligations et les actions de la Nationale Hypotheekbank et de la Nationale Bouwmaatschappij[En 1864 la banque acheta des obligations de la Nationale Hypotheekbank. A la fin de cette même année, lors du lancement de la Nederlandsche Bouwmaatschappij, la NCDB a probablement souscrit à l’émission des actions ou les a peut-être rachetées en bourse.]. Cependant, ces titres disparurent du bilan de la banque au bout de quelques années.

Le développement des opérations aux Pays-Bas de la NCDB, relativement lent, est caractérisé par l’évolution du montant de ses dépôts. Dès le départ, la NCDB avait innové en introduisant le compte courant rémunéré. Les journaux financiers en faisaient régulièrement la publicité, de même que de celle des taux d’intérêt servis. Malgré tous ces efforts de marketing, le compte courant rémunéré n’eut guère de succès. Au bout d’un an, ce poste ne représentait que 180 000 florins sur un total de bilan de près de 16 millions. Dans les années qui suivirent, ce produit disparut également du bilan de la banque.

Un autre service offert par la banque, la conservation de titres, associée à l’encaissement des intérêts et des dividendes, ainsi que l’achat et la vente de valeurs sur instruction du client, doit être considéré comme une innovation. Bien que la garde de titres fût une activité dont la pratique datait de quelques années, la formule plus sophistiquée proposée par la NCDB était considérée comme une nouveauté sur le marché. On ne sait pas de manière formelle si ce nouveau service a vraiment été un succès. Quoiqu’il en soit, les autres banques ne se mettront à offrir ce genre de service[Avis paru dans l’Amsterdamsch Effectenblad, 26 juin 1863. Pour les autres banques, voir : Geljon, Geschiedenis, op. cit., tome III, pp. 423-425.] qu’après 1890.

Comme il a été dit plus haut, au début, les perspectives de financement de l’industrie néerlandaise ne se présentèrent pas vraiment sous des auspices favorables. Pour cette raison, comme annoncé dans le rapport annuel de 1864, la banque décida de se concentrer « sur le développement de ses opérations à Paris ». Bien que cela ne soit pas clairement mentionné dans ses rapports annuels, la banque disposait d’un bureau à Paris depuis sa création[Dans l’Amsterdamsch Effectenblad, 12 mai 1863, l’adresse 8, rue Drouot est mentionnée.]. A la même époque, en 1864, la Caisse de Prêts pour Avances sur Valeurs Françaises et Etrangères avait été fondée à Paris. Les actionnaires de la NCDB avaient obtenu un droit de souscription préférentiel au capital de deux millions de francs[Amsterdamsch Effectenblad, 7 et 19 avril 1864.]. Il n’existe pas d’autres détails sur cette société. En fait, le sujet central à ce moment-là était le changement d’organisation juridique et managérial de l’entreprise, qui fut effectif dès les premiers mois de 1865[Amsterdamsch Effectenblad, 15 novembre 1864 et 7 juin 1865.]. La structure à deux étages fut remplacée par un seul conseil d’administration, dont les décisions prévalaient sur celles précédemment du ressort du président et des directeurs généraux. Outre MM. Sarphati et Wertheim, seuls trois des six anciens membres néerlandais du conseil de surveillance furent élus au nouveau conseil. Hermann Benedict Hayum Goldschmidt[Fils de Benedict Hayum Salomon, gendre de Louis-Raphaël Bischoffsheim.] y fit également son entrée. Sa parenté avec les Bischoffsheim explique probablement sa nomination. Mais était-il déjà associé à la maison Bischoffsheim ? Le renouvellement des mandats de Louis-Raphaël Bischoffsheim, Alphonse Pinard et Edouard Hentsch fut accompagné de l’élection des nouveaux administrateurs suivants : Armand Dutfoy, de la maison A. Dutfoy et Cie, et F.R. Duval, tous deux parisiens. Dans la nouvelle structure, la direction « se charge exclusivement des affaires en cours et de l’exécution des décisions du conseil d’administration ». Dès ce moment-là, Maurits Cornelis van Hall et Benedict Jacobsen à Amsterdam, ainsi que Henri Bamberger à Paris, en assurèrent la direction.

Bien que les Néerlandais fussent majoritaires au conseil d’administration, ce sont les Français qui prenaient l’initiative, ce qui s’explique par plusieurs facteurs. Tout d’abord, la croissance économique aux Pays-Bas restait faible tandis que le pays manquait de projets, surtout d’envergure. Le marché financier français ou, plutôt, le segment français du marché international, offrait, quant à lui, de solides perspectives et les banquiers parisiens, plus particulièrement Henri Bamberger, étaient plus habiles et pleins de ressources que leurs collègues d’Amsterdam, exception faite d’Abraham Carel Wertheim. Par ailleurs, Sarphati fut très affecté par la mort de sa femme en 1864, puis il dut aussi affronter simultanément d’importantes difficultés financières liées à la réalisation du Paleis voor Volksvlijt dont nous avons déjà parlé plus haut. Dans le même temps, du côté néerlandais, deux nouvelles difficultés apparurent : le développement de la banque Wertheim & Gompertz demandait de plus en plus de temps et d’énergie à Abraham Carel Wertheim et le manque d’expérience bancaire des deux autres administrateurs néerlandais devenait un vrai problème. La parité entre Français et Néerlandais devint effective lorsqu’un des membres néerlandais se retira du conseil et ne fut pas remplacé. Enfin, la mort subite de Sarphati en juin 1866 bouleversa la situation. Les Français étaient dorénavant majoritaires au conseil d’administration.

Etonnamment, le rapport annuel de 1866 ne consacre que quelques mots au décès de Sarphati. En revanche, il y est traité longuement et en détail de la proposition de loi sur le statut des sociétés anonymes en France. Dans l’attente de la version définitive de ce texte, on ne chercha pas à remplacer Sarphati. On peut également penser qu’une délocalisation du siège social à Paris était déjà prévue. Indice d’un changement à venir, la banque prit la décision de liquider certains actifs néerlandais, du fait que les résultats escomptés n’atteignaient pas ce que certains membres du conseil en espéraient.

L’influence croissante des intérêts français fut confirmée par la décision prise lors d’une assemblée générale extraordinaire en 1864, de réduire le capital afin que le nominal de l’action soit de 500 francs ou 235 florins, montant plus familier au marché financier de Paris que celui de 540 francs qui correspondait à 250 florins. A partir de ce moment le capital de 40 000 actions entièrement libéré représentait donc un montant de 20 millions de francs ou 9,4 millions de florins.

Finalement, la banque se trouva dans l’incapacité d’utiliser la totalité de ses capitaux. C’est pourquoi, en 1867, le conseil d’administration prit la décision de faire une offre de rachat de 8 000 actions. Ces actions, acquises à 90 % du nominal, furent revendues au début de 1870 avec une plus-value de 24 %. Le moment de la vente fut particulièrement bien choisi, puisque, en juillet, éclatait la guerre de 1870 entre la France et l’Allemagne. La panique qui s’ensuivit fut heureusement de courte durée et on annonça un dividende de 8,4 % en 1870, après avoir affecté aux réserves le profit comptable réalisé sur cette vente d’actions.

 

Dans le même temps, l’affaire connaissait de nouveaux développements. On pensa d’abord à renforcer les activités aux Pays-Bas alors que la conjoncture paraissait favorable sur ce marché. Par conséquent les deux postes du conseil d’administration, vacants depuis 1866, furent repris en avril 1869 par des Hollandais : Gideon M. Boissevain, de Holjé & Boissevain, et A.J. von Hemert, associé d’Alstorphius & Von Hemert. Ces deux agents de change s’étaient spécialisés dans l’introduction en bourse d’Amsterdam de sociétés ferroviaires américaines. De plus, Alstorphius & Von Hemert gérait, conjointement avec Mallet Frères de Paris, une institution spécialisée dans l’émission de certificats en contrepartie d’actions de sociétés étrangères. Le rapport annuel de 1869 de la NCDB ne fait cependant aucune allusion à une quelconque délocalisation à Paris, qui fut pourtant le prétexte pour ne pas nommer de nouveaux administrateurs. A la fin de l’année, Benedict Jacobsen prit sa retraite de directeur général et fut remplacé par Von Hemert, qui démissionna à ce moment-là du conseil d’administration. Il mit alors en liquidation sa propre maison, dont les activités furent reprises par la NCDB.

 Durant ces mêmes années, les opportunités à l’étranger s’avérèrent prometteuses et une succursale fut ouverte à Genève fin 1869. Edouard Hentsch, lui-même originaire de Genève, fut probablement l’homme-clé de cette nouvelle expansion internationale. Cet établissement suisse se vit doté d’un comité exécutif prestigieux, constitué des banquiers genevois Arthur Chenevière, Louis Lullin, James Odier et du Comte Sautter de Beauregard.

L’expansion à l’étranger se poursuivit entre 1870 et 1871, années où la NCDB établit successivement deux succursales en Belgique. A Bruxelles, la banque pourra poursuivre « dans des conditions favorables, les activités d’une banque de premier plan ». Le rapport annuel ne précise pas de quelle banque il est question mais d’autres sources laissent supposer que la première de ces succursales de la NCDB prit la suite de Bischoffsheim & de Hirsch[Cet établissement succédait lui-même à Bischoffsheim, Cassel et de Hirsch (Cf. supra), Kurgan-van Hentenrijk, Dictionnaire des patrons, op. cit., pp. 55 et 173.]. Par la suite, après la mort du directeur de J.R. Bischoffsheim à Anvers, cet établissement devint la deuxième succursale belge de la NCDB. Le rôle assigné aux succursales en Belgique était « d’être le pont naturel géographique entre Amsterdam et Paris ». Il se peut que Joseph Cahen[Le banquier amstellodamois Joseph Cahen (1810-1880), à ne pas confondre avec M.J. Cahen (d’Anvers) dont il était le frère. Cette confusion peut s’expliquer car Joseph Cahen était également établi comme banquier à Paris, même si ce n’est qu’à partir de 1870. Joseph Cahen fut impliqué dans la constitution de l’Algemeene Maatschappij en 1863, le concurrent de la NCDB. Voir Stoskopf, Les Patrons, op. cit., pp 109-111 et Schulte, Bonner Juden und ihre Nachkommen bis um 1930, Bonn, Röhrscheid, 1976, pp. 139-141.] d’Amsterdam ait attribué un rôle similaire à la maison qu’il était en train d’établir à Paris. Toujours est-il que, lors de l’assemblée générale, début 1871, il fut nommé administrateur de la NCDB en remplacement de Hermann Benedict Hayum Goldschmidt, qui ne vivait plus à Amsterdam.

 

5. La fusion de 1872 entre la Banque de Crédit et de Dépôt des Pays-Bas et la Banque de Paris

 

Vers 1870, la NCDB commença donc réellement son expansion internationale. Avec son siège social à Amsterdam, la banque comptait ainsi des succursales à Paris, Genève, Bruxelles et Anvers. Rapidement, toutefois, l’essentiel des affaires fut dirigé depuis Paris. Henri Bamberger, directeur de la succursale parisienne, était de facto le moteur de la banque et supervisait donc les autres succursales.

Un changement dans la stratégie de la banque, consécutif à la guerre franco-allemande, fut annoncé en septembre 1871. La Banque de Paris et la NCDB avaient engagé des pourparlers dans l’intention de fusionner les deux établissements. Cette fusion présentait alors une certaine logique pour la NCDB, puisque depuis plusieurs années l’essentiel de ses activités s’était déplacé vers la France. Simultanément, un problème légal se fit jour. Les autorités néerlandaises avaient décrété que la totalité du capital social de la banque devait être libéré et ceci, sans délais. Pour contourner cette exigence juridique, il fut décidé tout simplement de transférer le siège social à Paris et de placer ainsi la banque sous juridiction française.

De son côté, la Banque de Paris, créée en 1869, cherchait une nouvelle orientation. Le monde bancaire parisien était confronté à de sérieux bouleversements à l’instigation des Rothschild qui étaient farouchement opposés au statut de sociétés par actions pour les banques. Ils se séparaient petit à petit de leurs alliés pour adopter une voie résolument indépendante. La faillite du Crédit mobilier en 1867 et la mort du baron James de Rothschild en 1868 doivent aussi être pris en compte dans ces bouleversements qui marquèrent un changement d’époque. C’est ainsi qu’en 1871, alors que les Rothschild de Londres et de Paris monopolisèrent de fait l’émission du premier emprunt destiné au règlement des indemnités de guerre à l’Allemagne, la Banque de Paris, la NCDB et un certain nombre d’autres banques, conclurent ensemble une alliance pour renforcer leur situation concurrentielle dans les futurs syndicats de banques. Un peu plus tard, les deux banques annoncèrent leur projet de fusion qui fut célébrée par le marché parisien[Ferguson, House of Rothschild, op. cit., II, p. 213 ; Bussière, Paribas, l’Europe et le monde, op. cit., 1872-1992, pp. 25-29.]. Grâce à Henri Bamberger, les deux banques se connaissaient bien pour avoir coopéré à plusieurs consortiums bancaires.

La Banque de Paris était dotée de 2 500 actions d’une valeur nominale de 10 000 francs, dont 60 % étaient libérés. Ses actionnaires devaient libérer entièrement leurs actions, puis chaque action serait échangée contre vingt actions de la Banque de Paris et des Pays-Bas libérées à 50 %. L’offre faite aux actionnaires de la NCDB, qui détenaient 40 000 actions d’une valeur nominale de 500 francs, comprenait deux options. Pour chaque action de la NCDB ils obtenaient le droit de souscrire à une action de la Banque de Paris et des Pays-Bas, libérée à 50 %. Ceux qui ne désiraient pas participer à cette opération obtenaient le remboursement de la valeur nominale avec une prime de 100 francs. En réalité, cette option n’était pas du tout attrayante. L’autre option, permettant à l’actionnaire ayant accepté l’offre d’échange d’obtenir une action d’une valeur nominale de 1 000 francs, libérée à 50 %, était, naturellement, un bien meilleur choix quand on sait qu’il lui serait versé ensuite une prime de 420 francs correspondant à la part du surplus liquidatif de la Banque de Crédit et de Dépôt des Pays-Bas.

Cette création de la Banque de Paris et des Pays-Bas annonçait une ère nouvelle car les Néerlandais ne devaient désormais plus jouer le moindre rôle dans la gestion de la banque. Quant à Louis-Raphaël Bischoffsheim, il est probable qu’il ait eu l’intention de devenir membre du conseil d’administration et le fait qu’il n’ait pas fait acte de candidature apparaît surprenant[C’est ce que l’on peut conclure en comparant les avis publiés dans les numéros du De Nederlandsche Financier du 9 novembre 1871 et du 24 février 1872.]. Se sentait-il trop âgé ? Il mourut l’année suivante à l’âge de 73 ans.

La Banque de Paris et des Pays-Bas fut opérationnelle le 1er février 1872 et l’ancien siège social de la NCDB devint la « succursale » à Amsterdam de la nouvelle banque. Un troisième directeur général fut nommé en la personne de Mijnhart J. Boissevain, après le rachat en 1872 par la Banque de Paris et des Pays-Bas de la maison Holjé & Boissevain. Ce rachat fut la première acquisition néerlandaise de la banque devenue française.

L’activité principale à l’époque restait l’introduction en bourse d’Amsterdam de sociétés étrangères, dans la plupart des cas en coopération étroite avec Paris. En 1884, pour la première fois, un emprunt gouvernemental fut émis par un syndicat de banques. A côté de l’Amsterdamsche Bank et de la Nederlandsche Handel-Maatschappij, la Banque de Paris et des Pays-Bas fut le troisième membre de ce syndicat.

La Banque de Paris et des Pays-Bas à Amsterdam poursuivit ses activités et, vers 1950, commença à se développer comme une banque généraliste de taille moyenne avec plusieurs agences en province. Quelques années plus tard, en 1968, la succursale fut transformée en société anonyme de droit néerlandais, sous la raison sociale Banque de Paris et des Pays-Bas Nederland N.V.[En 1984, ce nom fut changé en Banque Paribas Nederland N.V.]

En 1998, Paribas Nederland fut cédée par Paribas à un groupe belge, dénommé aujourd’hui Dexia, qui a revendu sa participation en 2006 au groupe américain GE Capital. Sous la raison sociale de Bank Artesia Nederland, puis de GE Artesia Bank, cette banque est encore en activité dans l’ancien hôtel de la Banque de Crédit et de Dépôt des Pays-Bas, au 539 Herengracht à Amsterdam, l’adresse même où avait pris racine une des deux banques fondatrices de la Banque de Paris et des Pays-Bas.

Il est intéressant de noter que BNP Paribas a renforcé sa présence aux Pays-Bas grâce à l’acquisition en 2005, de deux petites banques privées néerlandaises Nachenius Tjeenk & Co, fondée en 1790, et Insinger de Beaufort, fondée en 1779.

 

Conclusion

Cet article cherche à reconstituer la « pré-histoire » de la Banque de Paris et des Pays-Bas et tout particulièrement la création et le développement de sa maison-mère néerlandaise, la Nederlandsche Credit- en Deposito Bank ou Banque de Crédit et de Dépôt des Pays-Bas.

Cette banque, fondée sur l’initiative du Dr Samuel Sarphati à Amsterdam, fut le fruit d’une coopération tout à fait remarquable et unique entre des banquiers néerlandais et français. Des hommes éminents aidèrent Sarphati à réaliser son objectif qui était de stimuler l’industrialisation des Pays-Bas. Le fait que les Français disposaient de la majorité dans la banque n’a pas découragé Sarphati. Pour lui, l’essentiel était que la gestion de la banque fût exercée par des Hollandais. Au fil du temps, suite à la mort prématurée de Sarphati, en raison de la croissance économique modeste des Pays-Bas, et sans doute grâce au savoir-faire plus élaboré des banquiers parisiens, la direction de la Banque est finalement passée entre les mains de ces derniers. Il faut, bien entendu, faire une exception pour Abraham Carel Wertheim, éminent banquier néerlandais, qui est resté très présent. Il faut également noter le talent de Henri Bamberger, directeur de la succursale de la NCDB à Paris. Lui seul avait les capacités de pallier l’insuffisance de croissance aux Pays-Bas qui obérait son activité, par la création de nouvelles activités en France et à l’étranger.

Les objectifs de Louis-Raphaël Bischoffsheim et de ses associés semblent plus complexes et ne coïncident pas nécessairement avec ceux de Sarphati. A l’image des Rothschild, Louis-Raphaël Bischoffsheim avait probablement envisagé de créer sa propre dynastie bancaire. Les Rothschild y réussirent grâce à l’alliance des cinq frères sous forme d’une quasi-fédération. Mais Louis-Raphaël Bischoffsheim fut handicapé par le fait qu’il devait travailler avec des associés, qui, même s’ils étaient des proches, poursuivaient, chacun pour soi, des objectifs personnels. Ce handicap rendait vulnérable le maintien en activité des maisons Bischoffsheim. Le statut de société anonyme constituait une alternative intéressante pour lui. Certaines considérations en matière de stratégie bancaire ont également joué un rôle. La rivalité féroce avec le Crédit mobilier des Péreire et, plus tard, la guerre bancaire avec les Rothschild, aboutirent à une alliance entre Bischoffsheim, Edouard Hentsch et Alphonse Pinard. Peut-être Louis-Raphaël Bischoffsheim a-t-il inconsciemment perçu, vers la fin de sa vie, la création de la Banque de Crédit et de Dépôt des Pays-Bas comme la première étape vers la réalisation de sa grande ambition : une banque forte et rentable aux dimensions internationales.

Plus d’un siècle plus tard, Paribas[La Banque de Paris et des Pays-Bas prit le nom de Paribas en 1982.] deviendra l’un des deux piliers de la grande banque internationale qu’est aujourd’hui BNP Paribas.

 

 

 

 

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