Articles

Chapitre 1

Une approche par zones géographiques des processus de diffusion des pratiques managériales

Chapitre 2

Une approche par centre d'intérêt : technique, branche, secteur et entreprise

Chapitre 3

Diffuseurs de doctrine, auteurs et dogmes en management

Partenaires

Introduction de la pensée et des pratiques managériales françaises au Japon

  • Kazuhiko YAGO

    Professor, Waseda University yago@waseda.jp

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Cet article vise à reconstituer le processus de diffusion de la pensée et des pratiques managériales à l’échelle mondiale, prenant comme cas l’interrelation franco-japonaise, de la dernière moitié du XIXe siècle jusqu’au milieu du XXe siècle.

Deux grands évènements caractérisent le Japon contemporain : d’une part, la Restauration de Meiji (1867), qui donne le départ à l’introduction des systèmes économiques et sociaux européens, et d’autre part, la défaite de la Seconde Guerre Mondiale (1945), qui marque le début d’une autre société, plus démocratique et méritocratique, cette fois-ci sous l’influence américaine.

Dans ce contexte de modernisation, une version est largement répandue concernant la relation franco-japonaise : à l’aube de la Restauration de Meiji, la France du Second Empire a soutenu le Shogunat Tokugawa, le gouvernement féodal guidé par les samourais. En fait, l’habile consul français Léon Roche (1809-1900) fit construire un arsenal naval pour le Japon, et invita d’importants samourais japonais à l’Exposition Universelle qui eut lieu à Paris[Pour la vue d’ensemble de la Restauration de Meiji, voir Akamatsu, Meiji 1868, Révolution et contre-révolution au Japon, Paris, Calman-Lévy, 1968 ; A propos de l’aide militaire offerte par Roche au Japon de l’époque, cf. de Touchet, Quand les français armaient le Japon, la création de l’arsenal de Yokosuka (1865-1882), Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2001.]. Ces jeunes samourais, futurs fonctionnaires et managers industriels, après un examen minutieux de la grande industrie européenne et de la culture française, établirent un nouveau système économique et managérial sur le modèle occidental. Eiichi Shibusawa (1840-1931), capitaine d’industrie japonais et un des membres du groupe de voyage en France, fonda ainsi le capitalisme japonais...

Cependant, cette belle histoire du « bon élève » de l’Extrême-Orient, qui aboutit à un géant industriel à la fin de XXe siècle, nous semble trop simpliste, et suscite des questions telles que : les samourais ont rencontré le capitalisme industriel de l’époque, mais de quel type ? Ils ont réussi à introduire le système managérial européen, mais de quelle façon ? Shibusawa fut le « fondateur » du capitalisme japonais, mais le capitalisme qu’il a « fondé » n’était ni de type anglais, ni de type français, mais fondamentalement japonais. Alors quelle relation s’est établie entre ces « cultures » de l’Ouest et de l’Asie de l’Est ?

Les interrogations ci-dessus nous conduisent à nous pencher sur une réflexion plus systématique de la pensée et des pratiques, voire de la « culture » de management. Afin de surmonter l’image obscure de cette success story franco-japonaise sur la modernisation du système économique et managérial, il nous faut éclaircir la notion d’« introduire » le système étranger : comme le montre Eric Godelier, « l’introduction » de telle ou telle « culture » n’est pas un processus d’imitation, mais plutôt de sélection et d’adaptation[Godelier, La Culture d’entreprise, Paris, La Découverte, 2006, pp.19-20.]. De plus, ce qu’on « introduit » n’est pas le système per se, mais souvent une « image » ou une « représentation » d’un système. Bref, la « modernisation » avec la pensée et les pratiques managériales consista bien en un processus de « coordination » des systèmes existants, soit exogène, soit indogène. C’est ce processus plus dynamique que nous allons démontrer dans cet article[A travers nos études, nous visons à critiquer le point de vue présenté par Takao Tsuchiya dans son grande oeuvre Nihon Keiei Rinen-shi [Histoire des pensées managériales au Japon] (version originale en 2 tomes, Tokyo, Nihon Keizai Shimbunsha, 1964/1967; version nouvelle en 1 volume, Kashiwa, Reitaku University Press, 2002 ). Dans cette histoire, Tsuchiya déroule une longue liste des managers- penseurs, mais ne rende compte pas des liens et réseaux intellectuelles au niveau international.].

 

1. Origines endogènes et exogènes : confucianisme asiatique et pensées occidentales

 

Les innombrables « introducteurs » de la pensée occidentale au Japon, y compris Shibusawa mentionné ci-dessus, soutiennent qu’ils n’ont pas simplement imité les idées étrangères mais qu’ils les ont « adaptées », ce qui est vrai de notre point de vue. Comme l’indique Tessa Morris-Suzuki, c’est « la tradition avant Meiji sur la philosophie de l’économie » qui a preparé « le cadre de référence », dans lequel furent  determinés « les types d’idées de l’Ouest que nous avons largement acceptés »[Morris-Suzuki, A History of Japanese Economic Thought, London, Routledge, 1989, p.45.].

Quel était alors le cadre de référence indogène pour la pensée managériale ? Le plus représentatif fut le penseur-commerçant Baigan Ishida (1685-1744), qui cautionna l’activité commerciale et le mécanisme de marché sous le système politique féodal du Shogunat Tokugawa. Petit commerçant de Kyoto, Ishida, sans aucune carrière académique, élabora une philosophie du commerce nommée « Shin-gaku » (« la philosophie du coeur »). Avec cette « philosophie du coeur », Ishida organisa des séminaires là où les commerçants se rassemblent. Ishida s’efforça de souligner l’aspect juste de l’industrie du commerce (ou de l’activité économique en général), et que le profit des commerçants dérive de cette activité honnête au marché[L’article suivant démontre bien, en anglais, la pensée de Baigan Ishida et son cadre historique. Bellah, “Baigan and Sorai: Continuities and Discontinuities in Eighteenth-Century Japanese Thought”, in Najita and Scheiner, eds., Japanese Thought in the Tokugawa Period, 1600-1868, Chicago/London, University of Chicago Press, 1978, pp.137-152.]. Ce message, qui semble banal de nos jours, était tout à fait inédit sous le système féodal du Shogunat Tokugawa. Au cours de cette époque, afin de consolider le pouvoir des samourai, le Shogunat avait classé le peuple en quatre catégories, avec la classe « shi » (samourai et notables) au sommet, suivie par la « nou » (agriculteurs) puis la « kou » (artisans) et enfin la « sho » (commerçants). Au sein de ce système de « shi-nou-kou-sho », les commerçants constituaient la classe la plus basse, avec quelques autres classes populaires discriminées. L’école de Baigan Ishida tenta de se dresser contre ce mépris à l’égard de l’activité commerciale et de la faire admettre dans l’économie de marché alors naissante. Des pensées managériales similaires, avec différentes nuances, se retrouvent au Japon durant les XVIIe et XVIIIe siècles, à la même époque que Baigan Ishida[Par exemple Shousan Suzuki (1579-1655) moine buddhique, Saikaku Ihara (1642- 1693) écrivain, ainsi que Jogen Nishikawa (1648-1724) commerçant et astronome à Nagasaki. Ils ont tous essayé de mettre en relation l’activité commerciale d’une part et une certaine morale d’autre part. Sugihara et al. (eds.), Nihon no Keizai Shisou 400 nen [400 ans des pensées économiques au Japon], Tokyo, Nihon Keizai Hyouronsha, 1990, pp.55-93.].

Deux constats attirent notre attention : d’abord, Ishida n’était pas critique au système de classement féodal lui-même. Loin d’être un penseur révolutionnaire, Ishida constituait un moraliste paisible qui encourage une activité commerciale honnête et saine dans le cadre de la loi de l’époque. La rhétorique d’Ishida exposait que ces activités commerciales renforce le Shogunat Tokugawa[Hirschmeier et Yui expliquent cette attitude typique qui se trouve parmi les commerçants de l’ère Tokugawa de point de vue de corelation entre « l’ordre vertical » et « le réseau horizontal », Hirschmeier and Yui, The Development of Japanese Business, 1600-1973, London, George Allen and Unwin, 1975, pp.43-56.]. Encore plus important, il utilisa le confucianisme comme cadre de référence. A maintes reprises,  Baigan Ishida s’est référé, a commenté et cité Confucius afin de justifier son idée originale. Autrement dit, la pensée managériale japonaise de l’époque était déjà internationaliste, « adaptant » l’idée chinoise à la réalité japonaise[L’ouvrage récente de Yu Chen découvre cette dimension asiatique et internationaliste de la pensée managériale au Japon et essaye de la comparer avec les pensées mana- gériales chinoises. Yu Chen, Shibusawa Eiichi to <Giri> Shisou, Kindai Higashi Azia no Jitsugyou to Kyouiku [Eiichi Shibusawa et la pensée de <Giri>, l’industrie et l’enseignement en Asie orientale moderne], Tokyo, Perikansha, 2008.].

Après la chute du Shogunat précédant la Restauration de Meiji (1867), entra en scène Shibusawa. Regardons d’abord la carrrière de notre personnage-clé : né paysan riche, il devint samourai ; Shibusawa visita l’Exposition Internationale de Paris en 1867, et devint le premier businessman moderne au Japon[Eiichi Shibusawa (translated by Teruko Craig), The Autobiography of Shibusawa Eiichi, From Peasant to Entrepreneur,Tokyo, University of Tokyo Press, 1994, pp.94- 106.]. Fondateur de la première société anonyme au Japon (1869), et premier gouverneur de la Banque Nationale (1873), Shibusawa a toujours soutenu le rôle social des managers et insisté sur la contribution sociale des banquiers[D’innombrables biographies qui existent sur Shibusawa, les suivantes sont lisibles en français ou en anglais: Hamon, Shibusawa Eiichi (1840-1931), Bâtisseur du capitalisme japonais, Paris, Maisonneuve et Larose, 2007 ; Shimada, “How Eiichi Shibusawa offered Models of Investment and Management to introduce Modern Business Practices into Japan”, Japanese Yearbook on Business History, vol.19, 2002 ; Eiichi Shibusawa (translated by Teruko Craig), The Autobiography of Shibusawa Eiichi, op.cit.].

A propos de la pensée managériale, Shibusawa a « introduit » cette nouvelle idée occidentale en la coordonnant avec le confucianisme indogène. En fait, tout au au long de sa carrière managériale, Shibusawa a toujours évoqué Confucius lorsqu’il parlait de systèmes occidentaux de management[Quelques études recemment publiées insistent sur l’influence de saint-simonisme sur Shibusawa lors de sa première visite en France. Kashima, “San-Simon Shugisha - Shibusawa Eiichi” [“Eiichi Shibusawa, saint-simonien”], Shokun, vol.31, no.8, August 1999 - vol.36, no.1, October 2004 ; Hamon, Shibusawa Eiichi, op.cit., pp.54-57. D’après ces articles, l’homme qui a guidé Shibusawa à cette pensée idéaliste est Paul Flury-Hérard (1836-1913), banquier-commerçant qui est resté au Japon à la fin de Shogunat, et qui devient enfin le premier consulat honoraire du Japon en France. Flury-Hérard, en tant que banquier a eu un fort lien avec le ministère des Affaires Etragères français et avec la banque Société Générale. D’après des études historiques de Shigeru Kashima et Claude Hamon, Shibusawa a bien compris le saint-simonisme, c’est-à-dire l’industrialisme social soutenu par les chemins de fer et le système bancaire à favoriser l’investissement. Il faut néanmoins faire attention que Shibusawa ne réfere pas clairement au saint- simonisme. Son rencontre avec cette idée socialiste nous semble donc une hypothèse pas encore bien fondée.]. Et c’était à Baigan Ishida, présenté ci-dessus, que Shibusawa se référait le plus souvent. Nous trouvons ici un exemple remarquable d’ « introduction » d’une idée combinant une idée exogène et indogène. D’autre part, le discours d’Ishida se fondait sur une origine déjà exogène, à savoir la pensée chinoise ancienne. Ishida lui aussi révèle un exemple d’ « introduction » d’une nouvelle idée.

« L’introduction » de la pensée managériale au Japon moderne, comme nous l’avons étudié précédemment, dépendait des origines endogène et exogène : Shibusawa, le capitaine d’industrie de Meiji, évoquait Confucius et Baigan Ishida, en même temps qu’il se référait au système capitaliste et aux idées françaises. Notons que son message était double : Shibusawa encourageait le nouveau management mais il voulait aussi lutter contre le mépris injuste qui frappait les commerçants et les industriels[Hamon, Shibusawa Eiichi, op.cit., p.43.]. A ce propos, Baigan Ishida, son prédécesseur à l’époque du Shogunat, avait aussi un double langage : critiquant l’ordre social de l’époque mais encourageant le Confucianisme paisible. Ainsi, « l’introduction » de la pensée managériale au Japon s’effectua en combinant la nouvelle pensée avec l’ancienne, tout en utilisant les nouvelles idées afin de critiquer les traditionnelles.

 

2. Pratiques franco-japonaises : à propos du système bancaire

 

De quelle façon furent « introduites » les pratiques managériales ? Etudions les cas franco-japonais relatifs au système bancaire.

A la Restauration de Meiji, le nouveau gouvernement bourgeois  introduisit les connaissances européennes de façon sélective et concurrentielle : l’armée de terre adoptait le style prussien, tandis que la marine choisissait le style anglais ; le Code de Commerce suivait le modèle allemand lorsque le Code Civil optait pour le modèle français (qui sera pourtant soudainement remplacé par une loi plus autoritaire)[Le Code Civil japonais a été d’abord stipulé en 1890, suivant le conseil de Gustave Boissonade (1825-1910), juriste français invité au Japon, alors professeur associé à l’Université de Paris. La loi Boissonade était très libérale, acceptant aux tenanciers agriculteurs à protester sur leur fermage. Pourtant le nouveau parlement japonais, constitué essentiellement par propriétaires térrains a aboli ce Code Civil libérale, et en remplacé en 1896 par le Code plus austère. Maison du Japon, Boissonade et la réception du droit français au Japon, colloque organisé par l’Université Panthéon- Assas et la Maison du Japon à la Cité internationale universitaire de Paris, le 22 novembre 1990, Paris, Société de législation comparée, 1991.]; l’Ecole des ingénieurs invitait un professeur anglais, et en même temps l’Ecole de médecines recrutait un professeur allemand ; les sciences économiques classiques venaient de l’Angleterre, alors que la politique sociale était issue de l’Allemagne, de l’école de Verein für Sozialpolitik. Concernant les pratiques managériales au sens étroit également, la sélection était dure : ce fut d’abord le système allemand qui influença les Ecoles de Commerce japonaises, notamment dans les cours de comptabilité et de pratiques bancaires ; puis vint le taylorisme américain dans les années 1910[Kataoka, Nihon Keieigakushi Josetsu [Histoire des Sciences de Gestion au Japon], Tokyo, Bunshindo, 1990. Notons que la notion même de management (« keiei » en japonais) n’existait pas au Japon avant le début de XXème siècle. C’est en 1905 que le mot management s’apparaît au sens contemporain dans un dictionnaire spécialisé en gestion. L’auteur de ce dictionnaire, Teijirou Ueda (1879-1915) a été le professeur de l’Ecole de Commerce de Tokyo (aujourd’hui l’Université Hitotsubashi), Ibid., pp.295- 301.].... le Japon moderne fut un véritable terrain de concours des pensées et des pratiques issues des pays européens. A ce propos, les pratiques françaises accusaient du retard en comparaison avec les exemples allemands, anglais ou américains.

Or, une des rares exceptions de ce « retard français » concernait le système bancaire[Sur la vue d’ensemble d’histoire bancaire et financiere du Japon lisible en anglais, voir Ishii, “Japan”, in Cameron and Bovykin (eds.), International Banking 1870-1914, Oxford, Oxford University Press, 1991, pp.214-230. Voir aussi Sato et Yago, « L’Elite managériale au Japon: le cas des banques », Entreprises et Histoire, no.41, décembre 2005, pp.71-88.]. Après la Restauration de Meiji, le Japon, en tant que nation nouvelle, avait besoin d’une monnaie unique et stable : pendant le long règne du Shogunat, le pays était divisé en provinces indépendantes appelées « han ». L’argent-lingot servait de monnaie, par conséquent aucune monnaie nationale ne circulait à travers le territoire japonais. Le nouveau gouvernement de Meiji tenta de surmonter cette situation en introduisant une nouvelle unité monétaire, le « yen ». Mais comment distribuer et faire circuler cette monnaie, alors toujours sous l’étalon-argent ?

La première tentative prit la forme du système de Banque Nationale, stipulé par l’ordonnance de 1872. En vertu du débat sur « l’introduction » des systèmes monétaires occidentaux, le gouvernement de Meiji, par cette ordonnance, adoptait enfin le système américain de National Bank, au lieu du modèle anglais de Central Bank. Le choix du modèle américain s’explique par la proximité imaginaire de la situation entre le Japon et les Etats-Unis à l’époque : le système américain de National Bank visait à ménager l’inflation après la Guerre de Sécession, et le Japon aussi souffrait de l’inflation causée par la Guerre Civile qui éclata au Sud-Ouest du Japon après la Restauration (Seinan-Sensou). La diversité des régions à l’issue de la Restauration, malgré l’abolition des anciennes collectivités « han » et l’établissement du nouveau système de collectivités locales nommé « ken », rappelait également la situation américaine avec ses différents Etats. Cependant, à cause du manque de confiance dans la nouvelle monnaie fiduciaire, seules 4 banques nationales virent le jour au Japon : la Banque Première (Daiichi) à Tokyo, la Banque Seconde (Daini) à Yokohama, la Banque Quatrième (Daiyon) à Niigata, ainsi que la Banque Cinquième (Daigo) à Osaka. Shibusawa, évoqué précédemment, devint le Gouverneur de la Banque Première. Le gouvernement, afin de surmonter ce scepticisme à l’égard des billets, prononça une nouvelle ordonnance en 1876. Cette fois, la convertibilité-argent fut suspendu, et le gouvernement donna son accord en vue de faciliter la création de nouvelles banques, mesures qui se traduisirent par la fondation de 153 banques nationales dès 1879.

 

Ce système des Banques Nationales, importé des Etats-Unis, ne résolut pourtant pas le problème de l’inflation au Japon. De surcroît, les industries en voie de développement avait besoin d’un marché d’escompte unifié, à l’échelle nationale. Les banques « nationales », qui n’étaient que des banques « locales », ne pouvaient pas remplir ces demandes.

1882 vit la création de la Banque du Japon dans le but de réformer le système des Banques Nationales. Le personnage-clé de l’établissement d’une Banque Centrale fut Masayoshi Matsukata (1835-1924). Le fait que Matsukata, le premier ministre des Finances japonais, eut un lien étroit avec la pensée et les pratiques managériales françaises, attire notre attention. Matsukata visita l’Exposition Universelle qui se tint à Paris en 1887, et il rencontra le ministre des Finances français Léon Say (1826-1896). Matsukata, qui devint un bon ami de son homologue français, adopta le modèle belge comme banque d’émission, suivant le conseil du ministre Say[Le lien entre les deux ministres des finances franco-japonais a fait l’un des objets du colloque qui a eu lieu à la Banque de France le 8 janvier 2008, « Banque de France - Banque du Japon : Regards Croisés ». L’acte de ce colloque, auquel participent entre autres Kanji Ishii, Yasuo Gonjo et Kazuhiko Yago, est à paraître prochainement.]. Les points essentiels de cette « introduction » du modèle bancaire franco-belge sont les suivants[A propos de ces analyses, voir Masayoshi Tsurumi, Nihon Shinnyou Kikou no Kakuritsu [La Formation de strucure de crédit au Japon], Tokyo, Yuhikaku, 1991, pp.86-102. Shibusawa, qui a été le Gouverneur de la Banque Première, a insisté sur l’adoption de système bancaire plus autonome suisse-allemand, en vain. Ibid., pp.102-114.] :

(1) Léon Say suggéra le modèle belge plutôt que celui de son propre pays. Parmi les raisons avancées, le caractère à l’époque précurseur de cette banque centrale motiva le choix de la Banque nationale belge.

(2) Le modèle belge était proche du modèle français, mais celui d’avant 1848. Sous le Second Empire, la Banque de France dépendait des Hautes Banques car la Banque d’Emission à l’époque ne disposait pas d’un nombre important de succursales. D’autre part,  avant 1848, la Banque de France demandait 2 signatures à réescompte des billets (c’est-à-dire 3 signatures, y compris la contre-signature de la Banque de France elle-même) pour la sécurité de l’escompte. La Banque du Japon fondée par Matsukata  suivit cet ancien modèle français, afin de faire face à l’inflation.

(3) La Banque de France elle-même évolue, de « banque des banques » à « banque de la nation » pendant les années 1870-1880, établissant de nombreuses succursales[En ce qui concerne des pratiques à la Banque de France, voir Alain Plessis, Histoires de la Banque de France, Paris, Albin Michel, 1998.]. La Banque du Japon aussi suivit ce changement, avec un réseau de correspondants directs avec les banques commerciales (ce système n’existait pas à la Banque Nationale Belge). De plus, lorsque la Banque de France renforce l’« escompte directe » aux succursales régionales, c’est-à-dire l’avance directement fournie aux industriels et aux commerçants, la Banque centrale japonaise offre les avances directement aux sociétés privilégiées.

« L’introduction » du système bancaire au Japon, comme nous l’avons évoqué plus haut, demeurait un processus compliqué, consistant à « introduire » une ancienne pratique européenne sous une forme nouvelle. En outre, le Japon « introduisit » le modèle lui-même changeant de façon dynamique. Toutefois, le vrai problème, de notre point de vue, réside dans l’allusion à tel ou tel « modèle » afin de justifier le changement de situation tant au niveau subjectif qu’objectif. Nous allons développer ce lien entre la pensée et les pratiques managériales pour conclure cette article.

 

Conclusion

Avec l’ « introduction » de la pensée et des pratiques managériales au Japon, de nombreuses références exogènes et endogènes furent l’objet de mobilisation : Baigan Ishida évoqua Confucius, Eiichi Shibusawa se référa à Ishida ainsi qu’à son expérience en France ; le système des Banques Nationales s’apparentait au modèle américain, la Banque de Japon penchait pour le modèle franco-belge... Alors, pourquoi ? Notre analyse insiste sur le besoin que les contemporains ont éprouvé à mobiliser et manipuler les « représentations » de la Chine ou de l’Ouest, non pas en raison de la qualité de ces modèles, mais parce qu’ils étaient « utilisables ». Les discours confucianistes d’Ishida ont bien voilé son intention critique du système social du Shogunat Tokugawa; Les « expériences » parisiennes et européennes de Shibusawa ont masqué sa pensée démocratique. Les « images » tant américaines que françaises concernant le système bancaire au Japon ont joué des rôles identiques afin de persuader l’opinion politique et publique. En fait, le système finalement mis en place, malgrè son origine imaginaire occidentale, s’avèrait très japonais...

Après 1945, on assista à une reconstruction puis à une croissance économique très rapide au Japon. Durant cette période de prospérité, le modèle américain domina le monde managérial nippon. Pourtant, les années 1970-1980 marquèrent un tournant : le Japon commença à exporter sa pensée et ses pratiques managériales. Cette période exportatrice ne dura pas très longtemps, mais il est important de relever la sélection du modèle et la manipulation d’image, cette fois-ci opérées par les Européens et les Américains. En fait, le mot kaizen (amélioration) fut interprété de façon différente selon les pays, par le patronat et par les ouvriers. La raison de cette « introduction » nous semble identique à celle qui eu cours au Japon au cours de l’époque Meiji : le modèle japonais n’avait rien d’extraordinaire, mais il répondait à certains besoins des « introducteurs »...

Notre approche ainsi relativiste sur « l’introduction » de la pensée et des pratiques managériales, nous amène à une question plus essentielle : quel est alors le vrai « besoin » d’« introduire » ces modèles ? Ce n’est sans doute pas une simple nécessité économique ou managériale. La réponse se trouve, sans doute, dans la profondeur des interrogations des sciences sociales concernant le « savoir » et le « faire » parmi les « cultures », mais ce sujet sort du champ du présent article.

 

 

 

 

 


Bibliographie

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