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Robert Pinot et la politique sociale du patronat de la métallurgie

  • Danièle FRABOULET

    Professeur à l’Université de Paris 13 danielefraboulet@wanadoo.fr

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Résumé

La politique sociale du patronat au début du XXe siècle plonge ses racines dans courants de pensée du catholicisme social, notamment les théories leplaysiennes, qui tentent de concilier le besoin de réforme sociale et le souci de préservation de l’autorité du chef d’entreprise. Robert Pinot adhère à ce courant qui l’inspire dans la définition de la politique patronale. En effet, trouvant un écho à ses propres réflexions chez un certain nombre de dirigeants de la métallurgie, il devient le très actif premier secrétaire général de l’Union des industries métallurgiques et minières créée en 1901, pour combattre plus efficacement l’interventionnisme étatique. Cependant la mise en place progressive de l’État-Providence conduit à des compromis entre la logique patronale, les logiques politique et sociale.

Au XIXe siècle, l’état physique et moral des ouvriers commence à alarmer les dirigeants, souvent pour des problèmes d’ordre public. Des enquêtes sociales se multiplient. Elles apportent à la fois des connaissances sur la société, des données statistiques et des problématiques de réformes. Les plus retentissantes sont, dans la première moitié du siècle, celle de Louis-René Villermé et, dans la seconde, celles de l’ingénieur catholique social Frédéric Le Play et de ses disciples. Les patrons, avant l’État, se sentent concernés par la question sociale. Les solutions apportées ponctuellement varient beaucoup selon les métiers. La conception paternaliste des relations professionnelles, avec un certain nombre de variantes[Par exemple le corporatisme chrétien de François René La Tour du Pin ou le catholicisme social d’Albert de Mun.], domine le monde patronal depuis le XIXe siècle. Mais le développement de la société industrielle engendre des problèmes que ne peuvent résoudre les principes du droit commun.

Très progressivement, du fait de l’organisation des ouvriers et de l’instauration de la IIIe République, une législation du travail s’impose à des patrons qui avaient jusqu’alors organisé la production « selon une économie de pouvoir non seulement étrangère au droit, mais qui devait permettre d’échapper à son contrôle[Ewald, L’État-Providence, Paris, Grasset, 1986, p. 225.] ». Les élites politiques nouvelles entendent désormais « combiner les intérêts et les besoins très complexes de la société industrielle[Daviet, La société industrielle 1814-1914, Paris, Le Seuil Points Histoire, 1997, p. 128.] ». C’est pour cette raison qu’a été constituée en 1901 une nouvelle organisation patronale, l’Union des Industries métallurgiques et minières dans une branche au cœur des premières industrialisations.

Comment ce patronat va-t-il adapter ses conceptions des relations professionnelles au nouveau contexte ? De quelle manière les théories du catholicisme social ont-elles imprégné les organisations patronales ?

 

1. Robert Pinot, un « unificateur » le playsien

 

La fin du XIXe siècle est marquée par la multiplication des grèves, l’organisation du mouvement ouvrier qui conduit à la politique du gouvernement de « Défense républicaine » de Pierre Waldeck-Rousseau et de son nouveau ministre du commerce et de l’industrie Alexandre Millerand. Ce dernier entend restaurer la paix sociale en mettant sur pied une politique de régulation des rapports professionnels avec des délégations ouvrières et patronales. Les discussions portent sur le problème de la liberté syndicale, sur l’instauration de délégués d’ateliers élus ayant pour mission de discuter avec la direction et sur le vote de la grève à majorité absolue. Ce programme réformiste, prélude à une législation affirmant l’interventionnisme étatique dans les relations patrons - ouvriers, choque le patronat. Les Conseils du travail[Tasca, Les Conseils du travail en France, Paris, Giard et Brière, 1909 ; Norbert Olszak, « Les conseils du travail en France (1892-1908) : représentation syndicale ou représentation élective des intérêts professionnels ? », in Van Goethem, Waelkens et Breugelmans (dir.), Libertés, pluralisme et droit, une approche historique, Société d’histoire du droit, actes du colloque d’Anvers (mai 1993), Bruxelles, Bruylant, 1995, p. 239-252.], première étape de la rénovation sociale, sont instaurés par le décret du 17 septembre 1900. Créés dans les régions industrielles, ils doivent émettre des avis sur les conditions de travail et arbitrer les conflits en cas d’échec des négociations. Le fonctionnement de ces conseils est prévu uniquement avec les représentants des syndicats ouvriers et patronaux, fait inadmissible aux yeux des dirigeants patronaux, pour qui les salariés syndiqués sont assimilés à des révolutionnaires.

Le patronat de la métallurgie estime qu’il faut mettre sur pied une organisation combative face à ses nouveaux dangers, le vieux Comité des forges (1864) étant jugé inefficace. Les dirigeants de la toute nouvelle chambre syndicale des fabricants de matériel de chemin de fer, Edmond Duval[Polytechnicien du Corps des Ponts et Chaussées, il a débuté comme ingénieur au service de l’État (travaux de navigation et de chemin de fer), puis à la Cie des Chemins de fer d’Orléans (1857). Par la suite, il est devenu directeur, administrateur général (1899) et enfin président honoraire de la Compagnie Fives-Lille.] et son très actif secrétaire général Robert Pinot, invitent en novembre 1900 le vice-président du Comité des forges, le baron de Nervo, les dirigeants du Comité des Houillères, le président Henry Darcy et le secrétaire Édouard Gruner, ainsi que ceux de six autres chambres syndicales à se rassembler. C’est ainsi qu’est constituée l’Union des industries métallurgiques et minières[Elle réunit des chambres syndicales professionnelles et des chambres régionales. Cf. Fraboulet, Quand les patrons s’organisent. Stratégies et pratiques de l’Union des industries métallurgiques et minières 1901-1950, Villeneuve d’Ascq, Septentrion, 2007.]. La cheville ouvrière de cette nouvelle organisation est Robert Pinot. Celui-ci a en effet déployé une activité intense en quelques mois, ce qui a incité d’autres professionnels de la métallurgie à constituer leur propre syndicat et à lui demander d’en assumer le secrétariat général[En tout, 6 chambres syndicales professionnelles et 1 régionale : Chambre syndicale des constructeurs et fabricants de matériel pour chemin de fer et tramways, Chambre syndicale des fabricants et constructeurs de matériel de guerre (1899), Chambre syndicale de navires et de machines marines, Comité des forges (1904), Comité des forges et des mines de Meurthe-et-Moselle, Chambre syndicale des forces hydrauliques, de l’électro-métallurgie et l’électro-chimie, Chambre syndicale des Mines de fer de France.].

La formation et le parcours professionnel antérieur de Pinot (1862-1926) expliquent le rôle central qu’il  a joué dans ces organisations patronales.

Fils d’officier, il côtoie les enfants de condisciples de son père à l’École polytechnique, Joseph Caillaux et Raymond Poincaré, qui auront le destin politique que l’on sait. Il doit démissionner, pour des raisons familiales, de l’École des Mines de Paris. Il entame alors des études de droit et de sciences politiques (1893). Pinot est impressionné par les œuvres de Frédéric Le Play, qu’un cours du professeur de science sociale, Edmond Demolins, à la Société de géographie lui a fait connaître en 1884[Une quarantaine de jeunes diplômés des Écoles polytechnique, centrale, des mines et de la Faculté de droit y assiste. François-Poncet, La vie et l’œuvre de Robert Pinot, Paris, Armand Colin, 1927, p. 35.]. Demolins est le directeur de La Réforme sociale, créée en 1881 du vivant de Le Play, poste dont il doit démissionner après la mort de celui-ci en 1885. En effet, les disciples du maître ne sont pas tous d’accord avec son approche très liée à celle de l’abbé Henri de Tourville, dont Pinot devient un fervent disciple. Tourville a créé en 1883 une École de la Science sociale, qui enseigne les théories de Le Play revisitées par ses propres réflexions[De Tourville a établi un système de classification des faits sociaux qu’il a appelé sa Nomenclature.]. En 1886, il fonde sa propre revue La Science sociale. Pinot en devient l’un des rédacteurs principaux, puis, quelques années plus tard, il est chargé d’enseigner la méthode de la science sociale.

La doctrine leplaysienne tente de concilier le besoin de réforme sociale et le souci de préserver l’autorité et l’indépendance du chef d’entreprise[Ewald, L’Etat-Providence, op. cit., p. 126-129 ; Noiriel, « Du “ patronage ” au “ paternalisme ” : la restructuration des formes de domination de la main-d’œuvre ouvrière dans l’industrie métallurgique française ” », Le Mouvement social, n° 144, juillet-septembre 1988, p. 17-35.]. Dans cette perspective, les exigences de l’économie ne sont pas en contradiction avec celles de la morale, bien au contraire. Le patron a la responsabilité générale de ses ouvriers et assure donc leur sécurité et les protège, au besoin contre eux-mêmes. Cela implique la sédentarité et la fidélité de la main-d’œuvre à l’entreprise, la reconnaissance et le respect du patron. Les monographies de familles ouvrières, établies par Le Play à partir d’enquêtes et de statistiques[Le Play, Vues générales sur la statistique, suivies d’un aperçu de statistique générale de la France, Paris, Martinet, 1840.], ont pour objectif de favoriser la prise de conscience des réalités sociales. Elles sont riches d’enseignement pour Pinot, qui, par la suite, a fait de l’établissement de données chiffrées la base même du travail d’une organisation patronale. Dans cette ligne de pensée, une élite a un devoir social à remplir et la formation de celle-ci doit prendre en compte l’apprentissage du devoir de patronage vis-à-vis des ouvriers, de Tourville soulignant que les exigences du catholicisme et des sciences sociales ne se trouvent pas en conflit. Le libéralisme économique n’est pas remis en cause, mais il faut mettre fin aux maux de la condition ouvrière et aux abus en multipliant les initiatives sociales. Pinot adhère avec enthousiasme à ces théories qui l’inspirent dans la définition de la politique patronale ; il est convaincu de la nécessité du rôle du patronat dans la régulation de la question sociale.

En 1894, le comte de Chambrun, Émile Cheysson et Jules Siegfried créent le Musée social, fondation privée reconnue d'utilité publique, dont l’objet est de conserver les documents du pavillon d’Économie sociale de l’Exposition universelle de 1889[Elle a été l’occasion à la fois de constituer un bilan de l’industrialisation de la France et  de célébrer l’héritage révolutionnaire. Cf. Chambelland (éd.), Le Musée Social en son temps, Paris, Presses de l’ENS, 1998 ; Horne, A Social Laboratory for Modern France. The Musée Social and the Rise of the Welfare State, Durham, Duke University Press, 2002 ; Le musée social : Aux origines de l'Etat-providence, Paris, Belin, 2004.]. En fait, c’est un institut de recherche sur la « question sociale » telle qu’elle se pose à la France libérale et industrielle du second XIXe siècle. Y convergent trois courants d’idées, celui du catholicisme intransigeant et monarchiste, du libéralisme républicain et industriel aux accents sociaux, du protestantisme libéral et social[On y trouve diverses personnalités de l’école leplaysienne de science sociale autour de la revue La Réforme Sociale (Georges Picot, Paul de Rousiers, Arthur Fontaine – futur directeur de l’Office du Travail -, Pierre du Maroussem et Lucien March), du catholicisme social (le député Hyacinthe de Gailhard-Bancel), du protestantisme (Charles Gide, Édouard Gruner qui deviendra secrétaire du Comité des Houillères et secondera Pinot lors de la création de l’UIMM, ou Henri Monod), des partisans du solidarisme avec des personnalités radicales, franc-maçonnes et libérales (Léon Bourgeois).]. Robert Pinot prend la direction du Musée social de 1895 à 1897. Cette expérience a été extrêmement fructueuse tant au niveau doctrinal qu’à celui de l’organisation ou de la constitution de réseaux non seulement dans les divers secteurs de l’économie mais aussi dans l’administration ou le monde politique. Les débuts de la jeune Union reflètent cette influence.

 

2. L’empreinte du Musée social

 

Pinot transfère le modèle d’organisation expérimenté au Musée social à la Chambre syndicale des fabricants de matériel de chemin de fer en 1899, puis à l’UIMM.  Il a doté le Musée d’une structure complexe en créant sept sections s’occupant chacune de questions particulières[Agriculture, assurances sociales institutions patronales, associations ouvrières et coopératives, domaine juridique, missions et enquêtes, relations extérieures.], en ayant des correspondants à l’étranger, en offrant différents services (bibliothèque, conférences), et une publication annuelle.

Il crée à l’UIMM un secrétariat général permanent, jugeant les industriels trop accaparés par leurs affaires pour consacrer suffisamment de temps aux affaires syndicales, celles-ci étaient gérées jusqu’alors au coup par coup, souvent même sans secrétaire[Dard et Richard (dir.), Les permanents patronaux : éléments pour l’histoire de l’organisation du patronat en France dans la première moitié du XXe siècle, Metz, Centre lorrain d’histoire, 2005.]. Or, cette fonction se révèle indispensable, la qualité première d’un syndicat étant de toujours rester en éveil, notamment face à la production législative croissante. Il développe les services de l’organisation en embauchant de brillants juristes et diplômés des grandes écoles[Comme Daniel Javerzac ou Louis Poughon, docteurs en droit, Gustave Bonvoisin, diplômé de la faculté de droit et de l’Ecole libre des sciences politiques, avocat en 1914, ou André François-Poncet, normalien, agrégé d’allemand, ces deux derniers entrant à l’UIMM en 1919. Cf. Dictionnaire des fonctionnaires patronaux, CDROM in Fraboulet, Quand les patrons s’organisent, op. cit.] : services d’études et de documentation, questions ouvrières, liaisons avec les adhérents, questions internationales… Tous les projets de loi, les lois et les règlements d’application  sont soumis à un examen attentif : « un résultat n’est, en quelque sorte, jamais définitif. Une administration ne se tient jamais pour battue (…). Une Chambre des députés rend la vie au projet qu’on avait cru enterré par la Chambre antérieure »[André François-Poncet, La vie et l’œuvre de Robert Pinot, op. cit., p. 122.].

Des commissions, créées ponctuellement pour analyser les questions à l’ordre du jour, proposent des solutions au conseil de direction. Ainsi, une commission d’études tente de résoudre certains problèmes de main-d’œuvre posés par la Première Guerre mondiale. Elle est subdivisée en quatre sous-commissions, dont deux se préoccupent de la lutte contre la tuberculose[L’impulsion a été donnée en novembre 1916 par le sénateur de la Marne, Léon Bourgeois, lors d’une conférence qui appelait les industriels à se mobiliser contre ce fléau. Cf Fraboulet, Quand les patrons s’organisent, op.cit., p. 60.] et l’alcoolisme, une de l’hygiène de l’enfance et une du logement ouvrier. Une partie de ces institutions perdure quand les questions à traiter sont récurrentes, comme celle de l’apprentissage, ou se transforme en organismes particuliers liés à l’UIMM, telle l’Association métallurgique et minière contre la tuberculose créée en 1918.

En 1919, la direction de l’UIMM décide de centrer ses activités sur les questions sociales et fiscales, laissant les aspects économiques aux chambres syndicales professionnelles. Deux départements sont alors constitués : celui des questions ouvrières qui doit fournir des informations et établir des relations plus fréquentes avec les industriels et celui des questions fiscales. Une Commission des questions ouvrières et sociales comprenant des représentants des chambres syndicales régionales et professionnelles se réunit une fois par mois. La documentation tenue constamment à jour est mise à la disposition des adhérents non seulement par l’envoi de circulaires mais aussi par l’intermédiaire de bulletins et d’un manuel de législation sociale, ouvrière et fiscale[Archives de l’UIMM, Dossiers Waline (27 11 11), L’organisation patronale en France, 15 janvier 1935.]. Des enquêtes auprès des entreprises sont lancées périodiquement, via les chambres syndicales adhérentes, sur les problèmes d’actualité : durée du travail, accidents du travail, etc. L’UIMM centralise ensuite les informations et peut fournir des études statistiques aux commissions parlementaires si besoin est. Elle se forge un rôle d’expert. Un service de documentation s’intéressant notamment à la situation à l’étranger publie, à partir de 1921, une Revue mensuelle des questions sociales, ouvrières et fiscales.

Le tissu de relations nouées par Pinot au niveau familial, lors de ses premiers postes, dans l’antichambre du Parlement ou au Musée social, puis dans ses fonctions dans les chambres syndicales de la métallurgie, sert la politique patronale. Pinot en a très tôt compris le rôle essentiel. Les réseaux de sociabilité des permanents et des industriels actifs dans l’organisation se révèlent en effet de plus en plus utiles au fur et à mesure du développement du rôle de groupe de pression joué par les syndicats patronaux auprès des institutions politiques et administratives.

Dès la création de l’UIMM, Robert Pinot essaie une stratégie qu’il améliore au fil du temps. La lutte contre les Conseils du travail débute par une étude minutieuse des décrets du 17 septembre 1900 et du 2 janvier 1901[L’UIMM a notamment consulté sur le problème des élections Me de Ségogne, avocat au Conseil d’État et à la Cour de Cassation, et Me Max Botton, avocat à la Cour d’appel. Rapport du bureau du comité de l’Union, 20 février 1902. Archives de l’UIMM.], ce qui permet d’adresser une note « explicative » aux Chambres syndicales et au ministre du Commerce et de l’Industrie. Convaincre de la justesse des observations des métallurgistes nécessite des actions dans les deux directions. Puis, des protestations adressées au ministre Millerand, des démarches auprès du directeur du Travail, Arthur Fontaine[Il était l’un des auteurs du texte. Isabelle Moret-Lespinet, « Arthur Fontaine, grand commis de la nation et ambassadeur du travail », Histoire et Sociétés, n°6, avril 2003, p. 111-120.], et des sénateurs de la Gauche républicaine s’enchaînent. Parallèlement, l’UIMM se rapproche des autres syndicats patronaux, notamment du textile. La presse est également informée des positions des métallurgistes. Ces pressions n’ayant pas abouti, Millerand ayant imposé son projet par décrets, l’Union décide alors de boycotter les élections aux Conseils du travail, prévues en septembre 1901 à Paris, et d’introduire auprès du Conseil d’Etat un recours en annulation desdits décrets. Malgré ces actions, le Conseil d’Etat valide les décrets initiaux… mais les Conseils de travail ne voient jamais le jour.

L’UIMM a expérimenté une gamme variée de moyens de pression : la presse (utilité des réseaux personnels), le boycott, qui démontre l’influence de la jeune Union et surtout des Chambres syndicales la composant sur leurs adhérents, l’alliance avec d’autres syndicats patronaux, qui dénote un sens aigu du parti à tirer de la pluralité du patronat, et enfin le recours administratif, qui nécessite la personnalité juridique et des collaborateurs compétents. Devant ce succès, la stratégie définie par Pinot s’applique désormais à toutes les grandes questions à l’ordre du jour. Il importe parallèlement de surmonter les divergences d’intérêts, les conflits de personnes et de mobiliser le plus grand nombre de chambres syndicales au sein d’un même organisme. De la réussite de la fédération des intérêts dépendent la légitimité et la pérennité de l’organisation. En effet, à elle de constituer, grâce à l’union, un groupe de pression efficace et permanent afin de contrecarrer l’ingérence de l’Etat républicain dans le domaine social face aux syndicats ouvriers. Branche la mieux organisée, la métallurgie possède, de ce fait, une influence qui dépassera largement la profession ; elle détient une place prépondérante au sein des confédérations patronales en cours d’affirmation et devient l’interlocuteur privilégié des pouvoirs publics dans toutes les négociations sociales.

 

3. Le paternalisme et la République : de la doctrine à la réalité

 

Si le domaine de l’organisation du travail, des relations professionnelles et de l’assistance[Sujets au centre des débats et des études du Musée social qui avait souvent recours à des comparaisons internationales.] sont longtemps restés l’apanage du patronat, celui-ci doit à partir du début du XXe siècle accepter l’immixtion de l’État et, dans certains domaines, la concurrence des syndicats de salariés. Le patronat essaie de résister, ne voulant pas perdre son pouvoir sur la main-d’œuvre. Les œuvres sociales, particulièrement les caisses de secours et de prévoyance, participent à son prestige, à sa responsabilité morale et incitent le personnel à la stabilité et au travail avec conscience et discipline. Cela inspire à Pinot ces termes très leplaysiens : « Les industriels considèrent le patronage à la fois comme un devoir social et comme le meilleur moyen à employer pour s’assurer une main-d’œuvre stable et dévouée à l’œuvre commune »[Pinot, Les œuvres sociales des industries métallurgiques. Paris, Armand Colin, 1924, p. 17.]. Pour tenter de limiter les interventions du législateur, l’UIMM insiste sur les incidences économiques et financières néfastes pour l’économie nationale, charges d’autant plus inutiles que le système en place répond aux besoins de manière satisfaisante, et sur les atteintes à la liberté. Elle ne peut empêcher le progrès de la législation sociale, aiguillonné par les conflits.

Le cas des retraites est exemplaire. Dès le milieu du XIXe siècle, le problème de la vieillesse ouvrière s’est posé, car le déracinement imposé dans certains cas par l’industrialisation prive une partie des ouvriers de l’appui de la famille qui existait dans les communautés villageoises. L’assistance risquant d’encourager les paresseux, l’épargne semblait la solution pour les dirigeants.  Des caisses de retraites sont fondées dans certaines compagnies. Certaines sociétés de secours mutuel se préoccupent également de la vieillesse et de l’invalidité, mais se contentent souvent de distribuer des secours irréguliers. La crise des années 1880, en mettant en péril les caisses patronales avec la recrudescence des faillites, incite l’État à se préoccuper du problème. La loi du 29 juin 1894 concerne la garantie des ressources pour les pensions de vieillesse créées pour les ouvriers mineurs par les sociétés minières. Les employeurs sont tenus, à partir de juillet 1895, de constituer les pensions de retraites de leurs employés sous forme de rentes viagères, versées à la Caisse nationale des retraites. L’ouvrier et l’industriel doivent désormais cotiser chacun une somme égale à 2 % du salaire.  L’ensemble des caisses patronales est obligé, par la loi du 27 décembre 1895, d’avoir recours aux caisses d’État (Caisse nationale ou Caisse des dépôts et consignations). C’est dans ce contexte que le Comité des forges fonde en 1894 la Caisse syndicale de retraite des Forges, sous la forme d’une société anonyme, afin de constituer des pensions de retraites pour les ouvriers ayant travaillé douze ans au moins dans des établissements affiliés à la Caisse. Elle s’inscrit dans une logique d’assurance. Le risque de retraite augmentant avec l’âge, le système de cotisation varie par tranches d’âge. Aucune contribution n’est exigée de l’ouvrier, le patron y trouvant suffisamment d’avantages, la retraite étant assimilée à une récompense après douze années dans le même métier.

Les projets de réforme se succèdent au début du siècle et inquiètent le patronat. Le premier, présenté par le député radical Paul Guieyesse en juillet 1901, prévoit une cotisation égale des patrons et ouvriers. Pinot utilise contre ce projet la méthode de lutte expérimentée contre les Conseils du travail : « Nous avons eu la très grande satisfaction de constater que, parmi toutes les études auxquelles le projet de loi sur les retraites ouvrières a donné lieu, celle de notre Union comptait parmi les plus sérieusement documentées, et parmi celles qui ont fait ressortir, d’une façon irréfutable, tout ce que ce projet contenait d’impraticable et d’oppressif »[Archives de l’UIMM. Rapport du bureau du Comité de l’Union, 20 février 1902.]. Il incite les employeurs à anticiper en créant leur propre société de secours mutuels et en adhérant à la Caisse des forges. Fait peu fréquent, il y a convergence de vues entre syndicats ouvriers et patronaux : tous s’élèvent contre le principe de l’obligation[Archives de l’UIMM. Conseil de direction, 18 mars et 3 juillet 1905.]. Le projet ne passe pas. En décembre 1904, une nouvelle proposition de loi suscite de nouveau des réactions des patrons pour qui le vote de cette loi provoquerait « une crise redoutable pour le travail national »[Archives de l’UIMM. Lettre de l’UIMM aux députés du 8 juillet 1905. La signature de 10 autres syndicats y est apposée.]. Adoptée en première lecture à la Chambre le 23 février 1906, le projet est présenté au Sénat. Interrogée par la commission sénatoriale, l’UIMM insiste sur le fait que cette mesure sacrifierait à la fois le petit patronat, les cotisations des retraites s’ajoutant à la charge des patentes et des accidents du travail, et les ouvriers, le prélèvement de 2 % constituant « une véritable cruauté ». « Il serait des plus regrettable, au point de vue des ouvriers, de faire disparaître dans le pays l’idée de prévoyance, ainsi que cela arriverait fatalement avec le système de l’obligation »[Archives de l’UIMM. Comité de l’Union, 27 mars 1907.]. Bref, selon l’UIMM la catastrophe est proche, alors que, pour résoudre le problème, il suffirait de développer librement la mutualité et la faire largement subventionner par l’État. La commission sénatoriale élabore un texte qui, tout en étant basé sur l’obligation, s’efforce d’en limiter les effets. La loi du 5 avril 1910 sur les retraites ouvrières maintient le principe de cotisations ouvrières et patronales égales, à taux fixes et vise à constituer une rente minimum vitale, qui s’apparente plutôt à l’assistance aux vieillards indigents. Immédiatement se constitue, à l’initiative du sénateur modéré Alexandre Ribot, une commission avec une section patronale dirigée par Florent Guillain, alors député du Nord et futur président de l’UIMM, afin d’étudier et de défendre devant l’administration « les intérêts du commerce et de l’industrie »[Archives de l’UIMM. Comité de l’Union, 20 juillet 1910.]. Les patrons réussissent à sauvegarder l’essentiel : les institutions collectives de retraites déjà constituées sont autorisées à continuer de fonctionner. Dès la publication du décret du 25 mars 1911, l’Union conseille aux patrons de ne pas prendre à leur charge les versements ouvriers.

La Caisse patronale de retraites des Forges s’occupe désormais de l’ensemble des syndicats patronaux de la métallurgie. Elle devient par le décret du 11 juillet 1911 la Caisse syndicale des Forges, de la Construction mécanique, des Industries électriques et de celles qui s’y rattachent. Les chefs d’entreprise se battent pour conserver cette institution, car elle présente de nombreux avantages : fidélisation du personnel, limitation de l’intervention étatique. Elle permet aussi « de distraire des Caisses de l’État une partie des capitaux considérables que doit y accumuler l’application de la loi »[Annuaire de l’UIMM 1912-1913, p. 121.]. La caisse gère désormais deux régimes : celui des retraites patronales et celui des retraites légales.

Ce combat des patrons pour le maintien de leur caisse des retraites est symbolique : défense d’une société non assistée, refus de l’intervention de l’État et surtout volonté de conserver cet instrument de la gestion de la main-d’œuvre. On y retrouve la doctrine leplaysienne : si l’ouvrier bénéficie de quelques assurances contre les aléas de la vie et du travail, il produira beaucoup et revendiquera peu. Avant le législateur, les patrons de la métallurgie ont donc créé diverses institutions (retraite, prévoyance, sociétés contre la tuberculose ou systèmes d'allocations familiales). Il s’agit ensuite de démontrer que l’Etat n’a pas à intervenir et, quand la législation devient réalité, l’UIMM s’emploie à légitimer les institutions préexistantes.

 

Conclusion

Les positions de l’UIMM au début du XXe siècle s’inscrivent dans la continuité des courants de pensée du catholicisme social. Trouvant un écho à ses propres réflexions chez un certain nombre de dirigeants de la métallurgie, Pinot oriente la politique de l’UIMM dans ce sens. Le patronat essaie de résister, ne voulant pas perdre son pouvoir sur la main-d’œuvre. Les œuvres sociales, particulièrement les caisses de secours et de prévoyance, participent à son prestige, à sa responsabilité morale tout en incitant le personnel au travail avec conscience et discipline. Son action pour limiter l’interventionnisme étatique ne peut empêcher sur le long terme le développement de la législation sociale.

Les successeurs de Robert Pinot à la tête de l’Union tentent de suivre le chemin tracé, mais la mise en place progressive de l’État-Providence les oblige à se tenir constamment sur le qui-vive et à accepter des compromis entre les logiques patronale, politique et sociale[Cf. plusieurs notices sur ce sujet in Daumas, Chatriot, Fraboulet, Fridenson et Joly (dir.), Dictionnaire historique des patrons français au XXe siècle, Paris, Flammarion, 2010.]. Peu nombreux sont les patrons qui souhaitent rénover les relations professionnelles. Les courants nés dans les années 1920 et surtout dans les années 1930 sont très minoritaires à l’Union, qui se contente la plupart du temps de rester sur la défensive et de maintenir les avantages acquis.

La pensée patronale en matière sociale recouvre donc en ce début du XXe siècle un discours idéologique rigide dans la forme, pragmatique dans la réalité.