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Chapitre 1

Une approche par zones géographiques des processus de diffusion des pratiques managériales

Chapitre 2

Une approche par centre d'intérêt : technique, branche, secteur et entreprise

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Diffuseurs de doctrine, auteurs et dogmes en management

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Libéralisme et organisation industrielle chez Claude-Lucien Bergery (1830) : La difficile genèse de la pensée managériale en France

  • François VATIN

    Professeur, Université de Paris Ouest
    Institutions et Dynamiques historiques de l’économie (UMR-CNRS 8533)
    vatin@u-paris10.fr

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Si on trouve de longue date une littérature sur la bonne tenue du domaine ou le juste comportement du marchand, ce n’est au début du XIXe siècle qu’émerge une littérature de gestion industrielle au carrefour de la pensée d’ingénieur et de l’économie politique. Je m’arrêterai ici sur le cas de Claude-Lucien Bergery (1787-1863). Ce polytechnicien est à l’origine de la création en 1825 des cours publics aux ouvriers messins (Vatin, 2007). Cette œuvre pédagogique réalisée dans le cadre de l’Académie de cette ville s’inscrivait dans la poursuite du mouvement lancé en 1819 au Conservatoire royal des arts et métiers à Paris, où avaient été créées trois chaires industrielles : celles de géométrie et mécanique appliquées aux arts pour Charles Dupin, de chimie industrielle pour Nicolas Clément-Désorme et d’économie industrielle pour Jean-Baptiste Say.

Si les cours de Metz furent principalement techniques, Bergery tint à compléter ce programme à l’instar de ce qui se faisait au Conservatoire par un cours d’ « économie industrielle » qu’il donna, avec un succès mitigé d’ailleurs, de 1828 à 1834. Trois volumes furent publiés : le premier (1829) est consacré à « l’économie de l’ouvrier », les deux autres (1830 et 1831), à celle du « fabricant ». Cet enseignement inspiré de ceux de Dupin et de Say est remarquable en ce qu’il constitue probablement le premier cours systématique en France de gestion industrielle, thématique qui n’est que secondaire chez ses deux prédécesseurs, dont les focales respectives restent la mécanique appliquée pour le premier, l’économie politique pour le second.

Je ne peux présenter ici tout l’apport de cet auteur à la pensée gestionnaire. Je me limiterai à son analyse technique et morale de la division du travail. Bergery mène loin l’analyse gestionnaire de l’organisation industrielle, y compris en élaborant des modèles arithmétiques qui méritent qu’on leur porte attention[Je ne pourrai aborder ces modèles dans le présent article et renvoie à mon ouvrage cité.]. Mais son analyse reste soumise à une éthique libérale, qui conçoit les relations entre ouvriers et fabricants sur le principe de l’égalité marchande. Or une telle éthique, prégnante chez les penseurs de la première moitié du XIXe siècle, entre en contradiction avec la logique d’organisation du travail fondée sur un principe hiérarchique. L’étude de la pensée de Bergery permet ainsi de comprendre pourquoi la pensée managériale eut tant de difficulté à se frayer un chemin au XIXe siècle.    

 

1. Le débat sur la division du travail : Say et Lemontey

 

La question de la division du travail est un thème récurrent de la pensée économique depuis que Smith en a fait en 1776 le fondement de la « richesse des nations ». Dès la première édition de son Traité en 1803, Say avait pourtant critiqué l’importance que lui accordait Smith : « Le mieux est, ce me semble, de prendre la division du travail pour ce quelle est, pour une meilleure, une plus habile distribution des forces de l’homme, et de convenir que comme toutes les bonnes méthodes, elle a des inconvénients, surtout dans ses excès. » (Say 1803, p. 78)[Voir Vatin, 2003.]. En évoquant les «excès de la division du travail », Say se référait à un texte d’inspiration contre-révolutionnaire publié en 1801 par un littérateur français : Pierre-Edouard Lemontey (1762-1826), dont il plagiait certaines formules (Frobert, 2001 ; Lemontey/Vatin, 2006).

Dans la lignée de Say, les économistes ingénieurs du début du XIXe siècle, comme Christian, Dupin ou Bergery ont reformulé la thématique de Smith en y introduisant un réalisme industriel étranger à Smith (Peaucelle, 2007). Toutefois, même chez ces ingénieurs, le débat sur la division du travail reste principalement moral, dans le sillage de Lemontey. Celui-ci distinguait trois conséquences morales de la division du travail : - son influence « sur les agents qu’elle emploie » (la déqualification) ; - son influence « sur les agents qu’elle réforme » (le chômage) ; - son influence enfin « sur le corps de la nation », c’est-à-dire la concentration capitaliste et la polarisation de la structure sociale au détriment de « la classe moyenne, la partie la plus estimable de toutes les nations. ». Je m’arrêterai ici sur le seul premier argument, le mieux développé par Lemontey et qui a le plus marqué ses contemporains[La formule de Lemontey a fait mouche et a été citée tout au long du XIXe siècle, de Charles Dupin en 1826 à Emile Durkheim en 1893. Voir sur ce sujet, Vatin/Lemontey, 2006.].

En quelques pages, Lemontey développe une critique acide de l’ « ouvrier-machine » (sic), qui fut largement reproduite jusqu’à aujourd’hui : « Plus la division du travail sera parfaite et l’application des machines étendue, plus l’intelligence de l’ouvrier se resserrera. Une minute, une seconde, consommeront tout son savoir ; et la minute, la seconde suivante, verront répéter la même chose. Tel homme est destiné à ne représenter toute sa vie qu’un levier ; tel autre une cheville ou une manivelle. On voit bien que la nature humaine est de trop dans un pareil instrument, et que le mécanicien n’attend que le moment où son art perfectionné pourra y suppléer par un ressort » (p. 200). Il double cette première critique d’un argument plus sociologique en opposant cet ouvrier-machine, dépendant de son maître, à l’ouvrier itinérant, libre et fier, de l’Ancien régime : « Le premier qui porte dans ses bras tout un métier, sent sa force et son indépendance ; le second tient de la nature des machines au milieu desquelles il vit ; il ne saurait se dissimuler qu’il n’est en lui-même qu’un accessoire, et que, séparé d’elles, il n’a plus ni capacité, ni moyen d’existence. C’est un triste témoignage à se rendre que de n’avoir jamais levé qu’une soupape, ou de n’avoir fait jamais que la dix-huitième partie d’une épingle. Le sentiment de sa faiblesse sera donc le trait dominant de l’ouvrier-machine, et le rendra nécessairement timide et sédentaire. » (p. 203)

Lemontey suivait ici Smith qui tempérait lui-même les conclusions de ses premiers chapitres :

« Un homme qui passe toute sa vie à remplir un petit nombre d’opérations simples, dont les effets sont peut-être aussi toujours les mêmes ou très approchant les mêmes, n’a pas lieu de développer son intelligence ni d’exercer son imagination […] et devient, en général, aussi stupide et ignorant qu’il soit possible à une créature humaine de le devenir. […] Ainsi sa dextérité dans son métier particulier est une qualité qu’il semble avoir acquise aux dépens de ses qualités intellectuelles, de ses vertus sociales et de ses dispositions guerrières » (Smith, tome 2, p. 406).

Lemontey avait-il lu Smith jusque-là ? C’est possible, mais nullement certain. On peut penser, en revanche, que Say avait lu l’intégralité de la Richesse des nations, et que les remarques de Smith le portaient à considérer favorablement le propos de Lemontey. Dans la réédition en 1816 de ce texte, Lemontey s’amusa du plagiat de Say. En réponse, Say lui consacra un chapitre entier de son Cours, publié en 1828. S’il le critique, il reconnait qu’il a « indiscutablement raison sur plusieurs points » (Say, 1840, p. 84). Il rejette l’argument d’abrutissement du travailleur, mais admet en revanche celui de dépendance à l’égard de l’entrepreneur qu’il avait fait sien dès 1803 : « C’en est un plus grave [d’inconvénient] de rendre chaque travailleur, en particulier trop dépendant de ses confrères et des entrepreneurs d’industrie. Comme dépendant de ses confrères, son existence est précaire » (idem).

 

 

2. Division du travail et salariat : Bergery

 

Bergery reprend cette discussion en suivant Say de près. Comme Say, il rejette tout risque d’abrutissement des travailleurs :

« Est-il possible de croire qu’un fabricant continue longtemps d’employer un ouvrier à un travail qui n’exige absolument aucune intelligence ? La force de l’homme est trop chère pour qu’on ne s’empresse pas d’y substituer celle du cheval, ou mieux encore celle d’un moteur inanimé tel que l’eau ou la vapeur. Mais quand bien même la division du travail ferait tomber ou rester dans l’idiotisme quelques ouvriers, je ne vois pas qu’on dût la proscrire comme contraire aux progrès intellectuels de l’homme. Il me semble qu’elle exige pour surveiller et diriger l’ensemble des opérations, quelques contremaîtres bien supérieurs en intelligence à tous les ouvriers qui façonneraient dans leur entier les objets auxquels on l’applique » (tome 2, p. 116)[Ce dernier point était plus richement développé par Charles Dupin en 1826 (p. 130-132).].

A l’instar de Say, Bergery retient surtout l’argument de la dépendance :

« C’est malheureusement une vérité qu’après avoir appris dans un atelier à façonner une seule des pièces d’un produit, on ne peut trouver d’ouvrage que dans des ateliers tout à fait pareils. […] Mais de ce que la division du travail place les agents d’une entreprise dans la dépendance du chef, ce n’est pas une raison pour que celui-ci la repousse. Je crains même que bien des gens ne soient portés à l’adopter, précisément à cause de ce grave défaut » (idem, p. 118-119).

À travers la question de la division du travail, c’est celle du salariat qui est posée. Pour les libéraux de la première moitié du XIXe siècle, le lien salarial, qui repose, comme le reconnaîtront les juristes au début du XXe siècle, sur le « principe de subordination juridique et technique » est clairement inacceptable (Pillon et Vatin, 2007). Bergery est ainsi pris dans une contradiction difficile : penseur de l’organisation industrielle, il ne peut pourtant en accepter la condition nécessaire : l’assujettissement salarial. S’il reconnaît et affirme l’autorité du fabricant comme chef de l’atelier, il n’en considère pas moins que l’ouvrier doit rester « libre », c’est-à-dire économiquement autonome, « marchand de son travail » pour employer la formule de Léon Faucher (1845) mise en valeur par Bernard Mottez (1966). Le principe de division du travail lui apparaît problématique car il met en cause le libre marché du travail. Pour être un véritable homo oeconomicus, l’ouvrier de Bergery doit rester libre, de facto et non seulement de jure, de quitter son employeur pour obtenir une meilleure place, ou, mieux, s’établir à son compte.

Ce primat de la morale libérale sur la logique organisationnelle est développé dans un chapitre ultérieur intitulé : « organisation des travaux » (tome 3, p. 41), où Bergery traite de la « décomposition de la production » avant d’aborder la mesure des temps opératoires puis les formes de rémunération. Ses termes évoquent Taylor :

« La durée de chaque opération élémentaire doit être soigneusement appréciée. S’il en est qui demandent plus de temps que les autres, un temps double, par exemple, on affecte deux ouvriers à chacune des premières, et l’on confie chacune des secondes à un seul homme. […] De cette manière, il n’y a jamais encombrement à aucun établi et personne ne peut rester séparément un moment oisif : il faudrait pour qu’il y eût du temps de perdu que tous les ateliers s’entendissent, que dans tous la suspension et la reprise du travail se fissent au même instant. Un tel accord n’est guère possible sous les yeux des surveillants, et s’il n’avait pas lieu, la paresse, la nonchalance même d’un ouvrier serait constatée par le chômage qu’elle occasionnerait au suivant. » (tome 3, p. 41)

Inspiré par Coulomb (1799), Bergery est conscient des limites d’une mesure strictement chronométrique. Pour résoudre le problème, il faudrait connaître, pour chaque travail, le couple de paramètres (vitesse et effort) maximisant le produit pour une fatigue donnée (que Bergery assimile à une durée de travail donnée) :

« On peut, pour chaque genre d’ouvrage, faire un effort et agir avec une vitesse qui produisent le plus grand travail dans un temps donné ou qui consument le moins de temps pour un travail donné. Ainsi, lorsque le fabricant a trouvé le degré d’effort et le degré de vitesse qui produisent le plus d’ouvrage en un jour, par exemple, il peut être certain que la journée est le temps strictement nécessaire à la production de l’ouvrage » (tome 3, p.43-44)[L’analyse du travail inspirée de Coulomb que propose Bergery est ainsi plus développée que celle de Taylor, qui, comme les physiologistes de son temps le lui feront remarquer, n’étudie pas « scientifiquement » la fatigue. Cette idée de « quantum de fatigue » sera réintroduite par les successeurs de Taylor, tels Gilbreth ou Bedeaux (voir Vatin, 1987 et 1999).].

Malheureusement, ces données sont difficiles à produire, puisqu’elles sont propres à chaque « genre d’ouvrages » ; « l’observation seule peut les faire connaître » (idem). Pour résoudre cette difficulté, Bergery recommande donc le salaire aux pièces, car les ouvriers seront alors spontanément portés à chercher les paramètres optimaux de leur travail : « Vous avez au reste un moyen très simple de vous dispenser de toute recherche et d’obtenir sûrement, sans la moindre surveillance, le plus grand travail dont chaque ouvrier est capable : c’est de payer à la pièce » (idem, p. 46)[L’idée selon laquelle la norme marchande conduit les ouvriers à dégager eux-mêmes les paramètres optimaux de leur travail, est au cœur de la démarche de Coulomb (voir sur ce point Vatin, 1993).].

Le salaire aux pièces lui apparaît ainsi comme le remède à la faiblesse de l’organisation. C’était déjà le point de vue de Say :

« Toutes les fois que la tâche est appréciable, on préfère les payer ainsi, parce que, pourvu que l’ouvrage soit bien exécuté (ce qu’on vérifie avec soin), on est assuré de ne pas payer plus de travail qu’il n’y en a eu de fait. Il est même indispensable de payer ainsi les travaux que l’ouvrier exécute chez lui, loin des yeux du maître et du contremaître » (Say, 1840, p. 332).

En règle générale, pourtant, Say n’accordait pas grande importance au mode de rémunération, car il supposait l’entrepreneur apte à connaître la capacité de production journalière des ouvriers :

« Mais comme l’expérience fait connaître bien vite à l’entrepreneur la quantité d’ouvrage qu’un ouvrier peut exécuter en un jour, il sait quel salaire journalier chacun de ses ouvriers peut gagner à la tâche ; et c’est sur le montant de cette journée que roule le débat qui s’élève pour le prix entre le maître et l’ouvrier » (Say, 1840, p. 322).

Say considérait donc résolue une question qui va hanter les entrepreneurs jusqu’à Taylor, et au-delà. Taylor montre en effet que les employeurs usent du salaire aux pièces parce qu’ils ne connaissent pas les capacités de production réelles des ouvriers. C’est pourquoi il faut selon lui procéder à une étude « scientifique » du travail, permettant d’établir pour chaque poste, la « juste tâche » à accomplir (Taylor, 1903 in Vatin, 1990, Mottez 1966).

 

3. De Say et Bergery à Taylor

 

Les analyses de Say et de Bergery débouchent ainsi précisément sur le point de départ de Taylor, mais sur des modes différents. Say se situe dans le cadre d’un taylorisme abouti, où la question de la mesure du travail ne se pose plus. Le salaire aux pièces doit être alors réservé aux situations particulières où l’ « œil du maître » ne peut s’exercer. Bergery est, en revanche, convaincu de la faible connaissance qu’a le maître des conditions réelles du travail de l’ouvrier. En un certain sens, cette méconnaissance ne le choque pas, car elle correspond à la conception qu’il se fait de l’autonomie technique et économique de l’ouvrier. Conformément à cette conception libérale, la résolution par le marché des conditions de l’échange travail/salaire, n’est pas pour lui un pis-aller, mais bien la solution idéale, économiquement comme moralement, si tant est que l’on puisse opposer ces deux concepts chez cet auteur.

A contrario, Taylor montrera que les travailleurs payés aux pièces n’ont pas intérêt à fournir le maximum de leur capacité productive. En effet, quand les entrepreneurs auront obtenu une augmentation des cadences, ils seront tentés de réduire le prix de la pièce, pour revenir à la norme de salaire journalier. La communauté ouvrière pratique donc le « freinage ». La solution préconisée par Taylor est de sortir de ce modèle de jeu non-coopératif, en revenant à la solution abandonnée par Bergery et supposée évidente par Say : celle d’une analyse préalable et systématique du travail pour fixer la « juste tâche » et ses paramètres pertinents. Ainsi toute la démonstration de Taylor repose sur une critique de l’incapacité du marché à résoudre le problème de l’organisation du travail. Bergery, en revanche, qui dispose pleinement (et même au-delà) des outils analytiques qu’utilisera Taylor, n’estime pas nécessaire d’y recourir, car, en libéral conséquent, il croit en la capacité du marché à instaurer un ordre social favorable à l’ensemble des parties. La préférence donnée par Bergery au salaire aux pièces sur le travail d’organisation est donc constitutive de sa morale libérale.

Dans cette optique, le salaire aux pièces n’est pas, comme il le sera plus tard, un instrument de stimulation ouvrière. C’est, selon une thématique développée par Léon Faucher, une étape dans un processus d’émancipation vers une société pleinement libérale, où chacun serait marchand et capitaliste :

« Le travail à la tâche est un progrès sur le travail à la journée, de même que le travail à la journée avait été un progrès sur le travail par engagement et à l’année, qui était lui-même un progrès sur la servitude. L’émancipation de l’ouvrier fit un grand pas le jour où il rentra dans la propriété de son temps et de ses forces, le jour où au lieu de travailler par ordre et pour le compte d’autrui, il put débattre les conditions et fixer les limites du contrat. Sa liberté s’accrut lorsqu’au lieu de s’engager pour une année ou pour une saison, il mesura son salaire à la durée du jour et reçut ainsi le prix de ses efforts, heure par heure. Enfin son indépendance fut complète dès que le travail même, et non la personne du travailleur, devint l’objet du marché. L’ouvrier est passé de la servitude à la domesticité et de la domesticité à l’état du journalier. Quand le journalier se fait tâcheron (ouvrier à la tâche), il devient marchand de son propre travail, de même que le manufacturier de ses produits et le banquier de son argent. Le travail est ainsi sur le même pied que le capital et que l’intelligence. » (Faucher, 1845, p. 29)

Pour que le marché puisse ainsi assurer un ordre moral, il faut toutefois supposer, comme le fait Bergery, que les agents économiques sont eux-mêmes « moraux ». C’est dans cet esprit qu’il recommande aux entrepreneurs de surpayer les ouvriers aux pièces, selon le principe du « salaire différentiel progressif », selon l’expression de Paul Leroy-Beaulieu (Leroy-Beaulieu, 1896, tome 2, p. 225-226), également recommandé par J. Euverte, qui dit l’avoir appliqué comme directeur de la fabrication du fer aux Usines du Creusot de 1851 à 1854 puis des Mines de Terre noire (Euverte, 1870). Mottez a analysé le passage du salaire pur aux pièces au salaire différentiel, comme celui d’une logique marchande à une logique de « stimulation » qui annonce Taylor. Il ne s’agit plus d’acheter à l’ouvrier un travail accompli à sa valeur marchande, mais de le stimuler par l’appât du gain. Mais tel n’est pas l’argument de Bergery qui recommande cette forme de salaire, non pour sa vertu stimulante, mais pour son caractère « juste ». En augmentant sa production journalière, l’ouvrier fait doublement gagner son patron, par l’augmentation de son échelle de production, mais aussi par la réduction de ses frais fixes unitaires. Il est donc « juste » qu’il profite aussi de ce second gain productif. C’est de « participation au bénéfice » qu’il s’agit donc :

« Une large participation est due à l’homme dans tous les avantages que procurent à autrui son intelligence, son talent et ses sueurs. Quiconque la lui refuse entière ou ne l’accorde qu’avec parcimonie se rend coupable de la plus révoltante iniquité : il traite son frère en esclave ; il exploite son semblable, comme on exploite un champ ou une bête de somme » (Bergery, tome 3, p. 49).

Le cas de Bergery nous permet de comprendre une curieuse aporie de l’analyse de Bernard Mottez. Celui-ci distinguait le modèle de l’ « ouvrier marchand de son travail » promu par Faucher (salaire aux pièces pur) et celui de l’ « ouvrier membre de la famille », qu’incarne le salaire participatif pratiqué par l’entrepreneur de peinture Edme-Jean Leclaire[Cet industriel sera fréquemment cité comme modèle durant toute la seconde moitié du XIXème siècle.]. Or, l’article de Léon Faucher s’achève paradoxalement par un panégyrique du système de Leclaire ! (Faucher, 1845, p. 33)[Bernard Mottez ne connaissait le texte de Faucher que de seconde main, à travers la citation qu’en donnait Charles Rist (in Schloss, 1902), laquelle ne comprenait pas ce passage. Il est heureux qu’il en fut ainsi, car ce rapprochement entre Faucher et Leclaire l’aurait empêché de construire ses idéaux-types.]. La morale marchande sur laquelle repose le salaire aux pièces n’est ainsi pas contradictoire pour les libéraux de cette époque avec le principe de la responsabilité patronale qui doit user avec justice de la supériorité que lui accorde son rang social et ses moyens économiques. Pour ces premiers libéraux, le marché est le garant d’une harmonie entre les deux contractants supposés moraux et non un mécanisme aveugle, encore moins un rapport de force où tous les coups seraient permis. C’est pourquoi, Bergery ne pouvait imaginer les hypothèses fondatrices de Taylor, c’est-à-dire la « perversité », tant des ouvriers qui pratiqueraient le freinage, que, a fortiori, des patrons, qui réduiraient le prix des pièces. Au moment même où il pousse le plus loin l’analyse organisationnelle, c’est bien encore le moraliste libéral qui clôt le débat. Le marché peut, selon lui, réguler l’organisation du travail, parce qu’il constitue, d’abord, un ordre moral. Sans doute, on trouvera des patrons et des ouvriers pervers. Mais la vertu de la société de marché est de progressivement transformer les mentalités, de forger ces homo œconomicus moraux que suppose le modèle.

 

Conclusion

Bernard Mottez oppose l’« idéologie de marchand » des promoteurs du salaire aux pièces et l’  « idéologie d’ingénieur » qu’inaugure Taylor  (Mottez 1966, p. 154). Bergery est indiscutablement un ingénieur. Mais s’il introduit l’esprit technicien dans l’organisation industrielle, il reste pourtant, d’abord, un « libéral » et, en ce sens, un adepte de l’ « idéologie marchande ». Son cas éclaire ainsi une question obscure de l’histoire de la gestion : pourquoi la riche pensée industrielle qui se développe dans les années 1820-1830, aussi bien en Angleterre (Andrew Ure, Charles Babbage) qu’en France (Pierre-Joseph Christian, Charles Dupin, Claude-Lucien Bergery lui-même) n’a-t-elle pas eu de suite directe ? Pourquoi n’est-ce qu’un bon demi-siècle plus tard qu’on a vu ré-émerger une pensée d’organisation du travail ? Mon hypothèse est qu’un tel corps de doctrine ne pouvait se développer sans un « renoncement » à l’idéal libéral dans la conceptualisation des relations entre les ouvriers et leurs employeurs, c'est-à-dire sans une reconnaissance du fait salarial (Pillon et Vatin, 2007). Le droit du travail, en reconnaissant le caractère juridiquement dominé du salarié – ce qui conduisait à lui octroyer des droits compensatoires[Cette analyse permet de résoudre un paradoxe de l’historiographie qui présente la période 1880-1930 comme celle de la conquête par la classe ouvrière de ses droits sociaux et comme celle de sa soumission à l’organisation capitaliste du travail. Ce sont en fait les deux faces d’un même processus.] - rendait parallèlement possible le développement dans l’entreprise d’une pensée d’organisation concevant le travailleur comme un instrument au service de la firme. En 1830, Claude-Lucien Bergery n’était pas prêt à admettre une telle conception de l’ordre social.

 


Bibliographie  

 

Bergery, C.-L., Economie industrielle, Metz, Thiel, 3 volumes, 1829-1831  

Coulomb, C.-A., « Résultat de plusieurs expériences destinées à déterminer la quantité d'action que les hommes peuvent produire par leur travail journalier, suivant les différentes manières dont ils emploient leur forces » (1799), repris in Théorie des machines simples, Paris, Bachelier, 1821

Dupin, C., Géométrie et mécanique des arts et métiers et des beaux arts, Paris, Bachelier, 3 volumes, 1825-1826.

Dupin, C., Le petit producteur français, tome II : Le petit fabricant français, Paris, Bachelier, 1827

Euverte, J., « De l’organisation de la main-d’œuvre dans la grande industrie », Journal des économistes, septembre 1870, p. 340-380

Faucher, L., « Coalition des ouvriers charpentiers », Journal des économistes, 1ère série, tome XII, août 1845, p. 25-33

Frobert, L., « Pierre-Edouard Lemontey et la critique de la division du travail », Economies et Sociétés, « Oeconomia », 2001, p. 1735-1757

Lemontey, P.-E., « Influence morale de la division du travail considérée sous le rapport de la conservation du gouvernement et de la stabilité des institutions sociales » (1801), repris par nos soins in Revue du Mauss, n° 27, premier semestre 2006, pp. 398-420, avec une introduction « Pierre-Edouard Lemontey, l’invention de la sociologie du travail et la question salariale », ibidem, p. 384-397

Leroy-Beaulieu, P., Traité théorique et pratique d’économie politique, Paris, 1896, 2 tomes

Mottez, B., Systèmes de salaire et politiques patronales. Essai sur l’évolution des pratiques et des idéologies patronales, Paris, CNRS, 1966

Peaucelle, J.-L., Adam Smith et la division du travail. La naissance d’une idée fausse, Paris, L’Harmattan, 2007

Pillon, T. et Vatin, F., « Retour sur la question salariale. Actualité d’une vieille question » in Vatin, F. (éd.), Le salariat. Théorie, histoire, formes, Paris, La Dispute, 2007

Say, J.-S., Cours complet d’économie politique pratique (1828-1829), 2ème édition, Bruxelles, Hauman, 1840

Say, J.-S., Traité d’économie politique, 1ère édition, Paris, Déterville, 1803

Schloss, D., Les modes de rémunération du travail, Paris, Giard et Brière, 1902, Préface de Charles Rist

Smith, A., Essai sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776), Paris, Garnier-Flammarion, 1991

Taylor, F. W., La direction des ateliers (1903), repris in Vatin, F. (éd.), Organisation du travail et économie des entreprises, Paris, éd. d’Organisation, 1990

Vatin, F., La fluidité industrielle. Essai sur la théorie de la production et le devenir du travail, Paris, Méridiens-Klincksieck, 1987

Vatin, F., Le travail, économie et physique (1780-1830), Paris, Puf, 1993

Vatin, F., Le travail. Sciences et société, Bruxelles, éditions de l’Université de Bruxelles, 1999

Vatin, F., « Pensée industrielle et théorie de la production chez Jean-Baptiste Say », in Potier, J.-P. et Tiran, A. (éd.), Jean-Baptiste Say, nouveaux regards sur son œuvre, Paris, Economica, 2003, p. 606-628

Vatin, F., Morale industrielle et calcul économique dans le premier XIXe siècle. L’économie industrielle de Claude-Lucien Bergery (1767-1863), Paris, L’Harmattan, 2007, collection « Recherches en Gestion »