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Chapitre 1

Une approche par zones géographiques des processus de diffusion des pratiques managériales

Chapitre 2

Une approche par centre d'intérêt : technique, branche, secteur et entreprise

Chapitre 3

Diffuseurs de doctrine, auteurs et dogmes en management

Partenaires

Les pratiques managériales de la société Schneider et Cie au XIXème siècle (1836-1914) :

Sources d’inspiration, influences et interactions

  • Agnès D’ANGIO-BARROS

    Conservatrice en chef du patrimoine (Service des archives des ministères de l’économie et du budget)
    Paris IV-Sorbonne, chercheur associé au Centre Roland-Mousnier
    agnes.dangio-barros@wanadoo.fr

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Cet article, consacré à l’entreprise française Schneider et Cie dans la première moitié de son existence, s’attachera à montrer comment ses fondateurs ont élaboré leur modèle de gestion de leurs usines, et comment leurs deux premiers héritiers l’ont adapté (ou non) dans des contextes économiques et productifs différents.

 

1. Le management de Schneider (frères) et Cie (1836-1855) : contraintes structurelles et origines des solutions adoptées

 

Suite à la faillite des Britanniques Manby et Wilson en 1833, les frères Adolphe et Eugène Schneider achètent le 25 août 1836 les établissements métallurgiques et mécaniques du Creusot (Saône-et-Loire). Cette ancienne forge royale a été fondée en 1782 par François-Ignace de Wendel, fraîchement revenu d’un voyage en Grande-Bretagne, avec l’aide de l’ingénieur anglais John William Wilkinson.

 

1.1. Commanditaires et commandités, un réseau en lien avec Polytechnique et le CNAM

Le 21 octobre 1836, Adolphe et Eugène créent Schneider frères et Cie, société en commandite par actions dont ils sont les gérants. Selon ce statut, sa gestion relève uniquement d’eux, qui détiennent 4 actions chacun et sont responsables sur la totalité de leurs biens. Le capital est fourni par des actionnaires commanditaires qui sont responsables dans la limite de leurs apports. Les deux commanditaires initiaux, François Alexandre Seillière et Louis Boigues, détiennent 30 actions chacun. Le premier, banquier négociant et fournisseur aux armées, est un capitaliste parisien de haut vol, qui investit dans des usines traitant les laines et dans la métallurgie. Le second, maître de forges, applique depuis 1819 une stratégie très en avance sur son temps : il opère dans le Nivernais et le Berry une concentration financière horizontale et verticale, et associe son capital avec le savoir-faire d’ingénieurs capables de mettre en œuvre les techniques nouvelles. Ainsi, avec le Polytechnicien Georges Dufaud qui, en 1817, s’est rendu en Angleterre pour observer les procédés de fabrication du fer, il lance à Fourchambault une très importante forge combinant la production de fontes au bois et de fers à l’anglaise.

Adolphe Schneider, né en 1802, a été engagé par Seillière en 1821. Il acquiert sur le tas une très bonne culture du négoce industriel. Il obtient des marchés pluriannuels couvrant toute la France (bois et tabacs). Son rayon d’action est national et ses « sous-traitants » européens ; il sillonne régulièrement le pays, d’une circonscription militaire à l’autre, qui sont autant d’aires commerciales. Il est toujours sur les routes, aux adjudications, chez les agents de Seillière ou les siens en province, dans les usines des concurrents, dans les antichambres des ministères, à se tenir informé sur les prix, les techniques, la gestion du personnel, à comparer, à donner son avis et à prendre des décisions. Associé aux affaires de Seillière en 1829, il épouse en 1831 Valérie Aignan, belle-fille de Boigues.

Eugène, né en 1805, suit en 1822-1823 les cours du soir dispensés au Conservatoire des arts et métiers [Qui sera désigné par CNAM tout au long de cet article, par commodité.], et obtient ainsi un diplôme d’ingénieur civil, qui lui permettra d’être plus tard membre de la Société des ingénieurs civils de France. Depuis 1819, le CNAM développe toute une réflexion autour de la gestion des entreprises. Lors de cette année très riche, son directeur Gérard-Joseph Christian publie Vues sur le système général des opérations industrielles ou plan de technonomie, science nouvelle relative à la conduite des établissements industriels, et décide d’instaurer des cours du soir gratuits destinés à faire du CNAM une « haute école d’application des connaissances scientifiques au commerce et à l’industrie ». Jean Antoine Chaptal, qui, comme ministre de l’intérieur du Consulat, a encouragé au CNAM le développement de l’enseignement de la filature, du dessin industriel et du tissage, fait paraître De l’industrie française, dont la quatrième partie traite de l’administration de l’industrie. Le chapitre « De la conduite du fabricant et de son influence sur l’industrie » rappelle que le fabricant doit avoir la fibre commerciale, introduire sans cesse de nouveaux perfectionnements techniques, intégrer dans sa politique la valeur du combustible et le prix de la main-d’œuvre, employer les machines les plus parfaites, assurer la police la plus rigoureuse des ateliers.

Parmi les trois professeurs d’Eugène Schneider au CNAM figure l’ingénieur du Génie maritime Charles Dupin, qui a fait sa scolarité à Polytechnique en même temps que Georges Dufaud. De mars 1808 à mai 1811, Dupin a dirigé le Génie maritime à Corfou, où il comptait au moins une centaine d’ouvriers sous ses ordres et appréciait son rôle de meneur d’hommes. Homme pragmatique, il s’intéresse aux réalités industrielles de son temps, veut y réfléchir et proposer des solutions. Il effectue à cette fin quatre voyages successifs en Grande-Bretagne de juillet 1816 à septembre 1819. Après avoir sillonné les ports, les établissements militaires et les villes industrielles, il décrit ses observations dans ses Mémoires sur la Marine (1818) et dans ses Voyages en Angleterre, parus de 1820 à 1824, qui ont un grand retentissement.

À Corfou, Dupin a rencontré Virgile Antoine Schneider, missionné en 1810 par le ministre de la Guerre auprès du gouverneur de l’île. Né en 1779, ce cousin d’Adolphe et d’Eugène, filleul de leur père, est entré dans l’armée en 1800, après avoir suivi les cours de Polytechnique comme élève externe et interrompu ses études pour des raisons financières. Il se voit confier régulièrement des missions dont la composante majeure est l’organisation et la gestion des troupes : organisation de bataillons comme aide de camp du ministre de la Guerre (1811-1813), commandant de l’armée française d’occupation en Morée (1829-1831), directeur du personnel et des opérations militaires au ministère de la Guerre (1832-1834), ministre de la Guerre (1839-1840) et commandant d’une division d’infanterie de troupes rassemblées autour de Paris pour construire les fortifications (1840-1846). Toujours soucieux d’améliorer les conditions de vie des soldats, il élabore des brochures sur l’infanterie (1823-1824), des ordonnances et des lois majeures sur l’organisation et/ou le régime intérieur du corps royal d’état-major, des troupes d’infanterie et des troupes à cheval (1833), des compagnies de discipline et des officiers (1834) et de l’état-major général de l’armée (1839)[SHD, 7 Yd 1108, dossier d’Antoine Virgile Schneider.]

En 1824, Eugène est recruté par Seillière. Sous la houlette de Gabriel Bardel, qui fait partie du réseau de Chaptal, il débute dans la filature de laine peignée des Longaux à Reims, qu’il dirige ensuite de 1827 à 1830. En 1831, toujours pour le compte de Seillière, il devient directeur des forges de Bazeilles dans les Ardennes et, en 1833, accomplit le voyage en  Angleterre. Dans ces deux postes, il est suivi de près par Adolphe, qui entretient avec lui une active correspondance commerciale et technique.

 

1.2. L’usine du Creusot, le marché du travail et les solutions managériales des Schneider

Quand ils rachètent la grande entreprise métallurgique du Creusot, les frères Schneider ont donc un bagage théorique et opérationnel très orienté vers l’administration d’une entreprise, où se mêlent la culture négociante, des conceptions militaires et les idées qui circulent chez des ingénieurs très influencés par les pratiques anglaises. Après le rachat du Creusot, Adolphe reste associé à Seillière et Eugène continue à gérer Bazeilles, un jour sur quinze.

Le Creusot a connu plusieurs faillites depuis sa fondation. De leur côté, Adolphe et Eugène ont liquidé la filature des Longaux lors de la grande crise industrielle et commerciale de1830. Celle-ci a entraîné la chute du drapier sedanais[Sedan est situé à 5 km de Bazeilles.] André II Poupart de Neuflize, dont Eugène épouse la nièce Constance Le Moine des Mares en 1837. Ils recrutent en mars 1837 François Bourdon, ingénieur autodidacte passionné de mécanique, qui, ayant travaillé au Creusot pour Manby et Wilson dix ans avant, les aide à analyser les raisons de l’échec des propriétaires précédents.

Une usine métallurgique exige des investissements lourds, surtout pour produire du fer à la houille dont les techniques ne sont pas encore bien maîtrisées. Les frères Schneider adoptent la stratégie à deux volets qui a assuré le succès de Fourchambault, et se répartissent les questions stratégiques en fonction de leurs compétences, tout en collaborant très étroitement par leur correspondance quotidienne :

- la prospection de marchés sans cesse plus étendus à l’échelle nationale et européenne est dévolue à Adolphe. Le redressement du Creusot passe par la conquête de marchés dans le secteur mécanique (bateaux à vapeur et locomotives), qui dégage des marges importantes. Schneider frères et Cie établit son siège social à Paris, où se trouvent les décisionnaires des commandes publiques, les réseaux d’Adolphe et la Chambre des députés. Dans celle-ci, Adolphe, élu d'Autun, vient défendre les intérêts locaux à partir de 1843, aux côtés de Virgile, député de Sarreguemines de 1834 à sa mort en 1847. Il organise les livres comptables de la Maison de Paris, qui servent à calculer les chiffres présentés lors des assemblées générales, pour donner confiance aux actionnaires. Les frais généraux y sont répartis dans tous les secteurs situés en amont ou en dehors des ateliers de constructions, pour que ceux-ci apparaissent toujours bénéficiaires dans les bilans. À Paris, l’encadrement est restreint : le gérant apporteur d’affaires, le secrétaire général et le chef de la correspondance.

- la production de masse, grâce à une injection systématique de capitaux frais dans le renouvellement constant du matériel et les innovations techniques pour économiser sur la matière première et la main-d’œuvre. Avec ses procédés nouveaux, Le Creusot ne peut pas, jusqu’à la fin des années 1840, proposer aux compagnies ferroviaires une gamme diversifiée de produits. C’est surtout Eugène qui veille sur place à la modernisation et à la relance de l’usine du Creusot, en faisant se succéder à un rythme rapide les changements d’outillage et d’attributions des ateliers existants ou nouvellement créés. Il est aidé par un état-major creusotin lui aussi limité. Le directeur, Jean Claude Désiré Lemonnier à partir de juillet 1837, est également celui des Chantiers de Chalon-sur-Saône, acquis en 1839 pour leur position favorable aux constructions navales et qui ne sont pas distincts du Creusot dans la comptabilité et la gestion. S’ajoutent le secrétaire général et surtout les ingénieurs en chef qui, choisis avec un soin extrême, sont les vrais moteurs des succès techniques : pour la navigation à vapeur Bourdon qui revient d’un séjour de trois ans aux États-Unis, pour les locomotives le Britannique Edwards en 1837-1838, puis Ferdinand Mathieu, frais émoulu de l’École centrale, créée en 1829 pour former des ingénieurs civils et très liée au CNAM.

Si la forge de Manby et Wilson permet de faire évoluer les aménagements intérieurs pour rationaliser les opérations productives, les ateliers mécaniques sont dans des halles plus petites et plus anciennes. Malgré l’ouverture en 1846 d’un atelier neuf pour locomotives, « on fait moins bien, moins vite et plus chèrement » à cause de leur encombrement et de leur mauvaise disposition[Archives Dominique Schneidre, brouillon de lettre d’Eugène Schneider à François Alexandre Seillière, 22 juillet 1845.]. La modernisation des ateliers mécaniques s’achève seulement au début des années 1850. Avec Bardel et Dufaud, Eugène a appris à se préoccuper constamment de la réduction continue des prix de revient, dont le calcul est apparu en France chez Saint-Gobain en 1820 et au Creusot en 1825. En marche normale (une fois le personnel familiarisé avec le nouvel outillage), il réagira aux détails et s’attachera aux économies partielles ; en période de renouvellement de l’outillage, il prendra des mesures globales.

Au-delà de la lecture des revues techniques et des visites des entreprises concurrentes, Eugène adhère en 1837 à la Société industrielle de Mulhouse (SIM) pour se tenir informé des évolutions techniques et managériales. La SIM, fondée en 1826 par des dirigeants d’entreprises et d’usines mulhousiens, veut en effet élaborer des solutions collectives aux conséquences de la révolution industrielle. Dupin et d’autres professeurs du CNAM en sont membres correspondants.

Jusqu’à la fin du Second Empire, la seule main-d’œuvre proprement industrielle est constituée par les ouvriers qualifiés, rares et très instables. Le marché du travail est défavorable aux grandes entreprises, qui ont besoin d’effectifs élevés et stables pour assurer la continuité d’exploitation de leurs lourds équipements. Pour la métallurgie, fortement qualifiée, elles sont en concurrence avec les ateliers urbains. Lors du rachat du Creusot, les Schneider trouvent une usine et sa périphérie ; les ouvriers sont des paysans, qu’ils doivent former, contrôler et fixer (1850 en 1830, 3250 en 1850), tout en immobilisant le moins longtemps possible du capital à faible rendement. Ils procèdent comme Boigues et Dufaud à Fourchambault : pour attirer la main-d’œuvre très qualifiée ou non, ils pratiquent une politique de salaires favorable (2 F par jour en moyenne en 1837, 2,50 F en 1848), et fondent dès 1837 une école communale et industrielle pour les garçons qui entreront ensuite à l’usine, et pour faire des filles de bonnes ménagères et mères de famille. Eugène est en outre très influencé par l’enseignement de Dupin, qui, impressionné par les pratiques britanniques, pense que l’enseignement scientifique est important pour l’efficacité industrielle, le bonheur de la classe ouvrière et le respect qu’elle éprouve pour l’ordre établi. Comme lui aussi, il est soucieux de garantir la bonne condition physique des ouvriers en limitant la durée du temps de travail à 11 ou 12 heures selon les secteurs. En revanche, alors que Dufaud a fait bâtir sur ses deniers personnels une cité ouvrière, les Schneider se contentent de poursuivre la construction, économique, de bâtiments collectifs analogues à des casernes, faciles à surveiller. Cette politique sera abandonnée après la Révolution de 1848, qui montrera le danger des lieux collectifs pour l’ordre.

 

2. Les modifications managériales autour de la grande forge (1855-1885) 

 

Resté seul gérant après la mort accidentelle d’Adolphe en août 1845, Eugène change la raison sociale en Schneider et Cie et abandonne totalement la gestion de l’usine de Bazeilles. Il succède à Adolphe à la Chambre des députés jusqu’en 1848, puis est ministre de l’agriculture et du commerce en 1851, vice-président puis président du Corps législatif de 1852 à 1870. 1853 est une date charnière. Il devient actionnaire majoritaire, les statuts de la société sont revus et l’assemblée générale des actionnaires élit en janvier 1854 un conseil de surveillance qui n’intervient pas dans les décisions de gestion. Prenant acte de ses nouvelles fonctions politiques, Eugène désigne comme directeur du Creusot son neveu et bientôt gendre Alfred Desseilligny, formé dans les usines du Creusot et à Centrale et secondé par son frère Gustave, secrétaire général du Creusot en 1860. Le chef de la correspondance au siège social à Paris est Adrien Mazerat, dont Gustave épouse la sœur. Le haut encadrement devient donc en partie familial. Enfin, Mathieu remplace Bourdon à la tête des ateliers de constructions, et Eugène Schneider devient vice-président du conseil de perfectionnement du CNAM, présidé par le général Arthur Morin. Ce Polytechnicien ingénieur du génie est, avec Dupin, l’un des promoteurs de l’instruction des producteurs et des techniciens sur tout le territoire dans la première moitié du XIXe siècle.

En 1855, « grâce à la perfection et à l’augmentation de l’outillage et du personnel, Schneider et Cie possède une puissance de production qu’il croit sans exemple pour des établissements agglomérés sur un même point ». Les registres du personnel identifient à partir de 1852 une catégorie nouvelle, encore faible numériquement (259 personnes recensées jusqu’en 1887), celle des « employés », qui regroupe contremaîtres, employés de bureau, comptables, ingénieurs, chefs d’ateliers ou chefs d’études et d’essais. Pour les former et les préparer aux écoles nationales d’Arts et Métiers, Schneider et Cie construit à ses frais en 1856 une « école spéciale » de 650 élèves, sur le modèle de l’école professionnelle ouverte à Mulhouse en 1854 et financée, sous l’impulsion de l’Empereur, par la SIM. Celle-ci est alors dirigée par Émile Dollfus, ancien condisciple d’Eugène au CNAM et à sa « petite école » de dessin.

 

2.1. La Grande forge

En 1859, les entreprises concurrentes ont fait de tels progrès qu’elles menacent de surpasser Schneider. De plus, la démonstration probante du convertisseur Bessemer annonce l’entrée de la sidérurgie de l’acier dans la production de masse. L’application de ce procédé, dont Schneider a pris une licence, est limitée par le fait qu’il réclame des laminoirs d’une énorme puissance et des fontes de qualités particulières, non phosphoreuses. Eugène veut que la qualité des fers creusotins soit incontestable tout en ayant des prix de revient relativement modérés : il faut dans ce but connaître l’emploi approprié de chaque type de fer pour chercher les clients concernés. Il fait voter un programme d’amélioration de la forge financé par les marchés à long terme passés quand les prix de vente étaient élevés. Convaincu des résultats obtenus par la fertilisation croisée des activités des comités de chimie et de mécanique de la SIM, il crée un laboratoire de chimie qui travaillera de concert avec la nouvelle Forge, et devient en 1860 membre assidu du comité de chimie de la SIM, dont le laboratoire introduit alors les derniers acquis de la chimie analytique. Au laboratoire de chimie du Creusot, Jules Damour travaille à l’adaptation de la fabrication de l’acier au Creusot (1861-1870) et Victor Daix est chargé de la classification des fontes et des réflexions sur les difficultés liées à la fabrication Bessemer, à partir des ressources du Creusot (1860-1868). Après l’Exposition universelle de Londres en 1862, où les essais de l’Anglais David Kirkaldy sur l’épreuve de traction montrent qu’on peut mesurer la qualité du métal et définir par des chiffres la quantité de résistance et de ductilité des métaux, Eugène fonde au Creusot un bureau des essais dans ce sens. En 1866, Le Creusot sait produire sept qualités de fer distinctes, et en 1867, présente une nouvelle classification des fers à l’Exposition universelle de Paris.

Le terrain sur lequel se trouve la forge devient dangereux car trop exploité. Eugène décide en 1862 de la changer d’endroit, « occasion unique de la placer en avance sur les progrès réalisés ». Il s’adresse aux meilleurs fabricants anglais et français pour acquérir d’excellents outils appropriés à chaque catégorie de produits, et recrute des ouvriers et des contremaîtres anglais pour assurer le transfert de technologies au Creusot. Le coût presque nul de l’entretien à la nouvelle forge permet d’économiser sensiblement la main-d’œuvre et de baisser les salaires des ouvriers par tonne produite pour presque toutes les spécialités. Achevée en 1867, la Grande Forge double la capacité de production du Creusot (200000 tonnes par an). Ses trains complets de laminoirs peuvent produire 150000 tonnes par an et sont capables de travailler l’acier, d’autant qu’en 1866 Le Creusot commence à recevoir des minerais de fer algériens très purs. Les circonstances reportent à 1870-1872 la mise en marche d’une importante aciérie Bessemer au Creusot, où une aciérie Martin fonctionne depuis 1867 grâce à des fours Siemens-Martin, mis au point par Émile Martin, gendre de Georges Dufaud, et son fils Pierre-Émile. 

La Grande Forge permet à Schneider et Cie d’augmenter son emprise sur la ville. Depuis 1838, le maire du Creusot est le directeur des usines, Eugène Schneider étant membre du conseil municipal ; des ingénieurs, employés et contremaîtres y siègent également, en nombre croissant, au point d’obtenir la majorité absolue en 1862. Pour gérer l’accroissement important de la population, dû à l’expansion de l’usine et à une forte natalité (6300 habitants en 1846, 16000 en 1861, 23872 en 1866), et parce qu’après 1848, la maison individuelle devient pour les patrons le logement ouvrier idéal (la famille est un facteur de moralisation), Schneider impose un ordre urbain : alignement, mitoyenneté, nombre d’étages, construction de trottoirs. Au début des années 1860, il crée à l’usine un service d’aménagement et d’architecture qui vise et impose les plans et devis des maisons particulières à partir de 1863, et qui réalise des cités ouvrières comprenant des maisons individuelles (les Pompiers en 1860, la Villedieu en 1865 et Saint-Eugène en 1875). La Villedieu est calquée sur la cité ouvrière modèle de Mulhouse réalisée en 1854 via la SIM. Ces logements patronaux locatifs, récompense sociale pour les ouvriers méritants, sont des investissements coûteux, que Schneider rentabilise comme vitrines de sa politique sociale en les construisant à la veille des Expositions universelles de 1862, 1867 et 1878.

 

2.2. La crise dynastique de 1866 et l’instauration de la recherche/développement

Alors que ces changements sont en cours, une crise très grave se noue au sein de la famille Schneider, autour de quatre facteurs. En 1861, Paul Schneider, le fils d’Adolphe, perd sa mère ; comme il est mineur, il passe sous la tutelle de son oncle Eugène, qui l’embauche au Creusot dans le domaine minier. En 1863, le fils d’Eugène, Henri, épouse Zélie, la fille aînée de Mme Asselin, la maîtresse quasi-officielle de son père, qui prône pourtant depuis trente ans les vertus familiales auprès de ses ouvriers. Fin 1863-début 1864, Eugène lance la direction du Creusot dans une enquête très précise sur « les provenances, les quantités et les prix pour chaque sorte de denrée, les conditions de qualité requises, celles réalisées, la satisfaction plus ou moins grande que donne le produit, les observations qu’il provoque » ; en septembre 1865, il demande « d’urgence » à Desseilligny et à Mazerat des travaux sur les frais généraux[Académie François-Bourdon, SS0120-07, Mazerat à Henri Schneider, 3 mars 1864, et SS0178, A. Desseilligny à Mazerat, 14 septembre 1865.]. En décembre 1865, Henri fête ses 25 ans, sept mois avant son cousin Paul, né en juillet 1841. Ces éléments interagissent de façon négative : le 20 janvier 1866, une « désunion d’affaires » avec Eugène Schneider amène Alfred Desseilligny « à décider de démissionner ». Avec son frère Gustave et son cousin Paul Schneider, il rejoint un groupe de capitalistes et d’ingénieurs pour reprendre les Houillères et fonderies de Decazeville. Mazerat part au Crédit Lyonnais.

Henri remplace Desseilligny comme directeur du Creusot[C’est Eugène Schneider qui devient le nouveau maire en titre.]. Adolescent plus attiré par les chevaux que par la gestion d’un empire industriel, il est entré en 1861 au bureau de la correspondance de l’usine après plusieurs stages au Creusot, puis est devenu sous-directeur. Début 1866, son père n’est pas certain qu’il est réellement digne de soutenir son héritage et qu’il aura le courage nécessaire à la « carrière militaire de l’industrie ». Le départ des cadres familiaux du premier cercle entraîne la perte de la mémoire des dossiers depuis plus de dix ans. Eugène établit donc une organisation censée lui permettre de mieux suivre les affaires en cours, les prix de revient et les résultats des services. En 1866, « chacune des industries spéciales constitue un service ayant son organisation propre et sa comptabilité » ; les Chantiers de Chalon sont dotés d’un directeur qui leur est propre. En février 1867, l’assemblée générale des actionnaires modifie l’article 17 des statuts de Schneider et Cie : pour prévenir les inconvénients d’une liquidation, il prévoit désormais la nomination d’un co-gérant, responsabilité à laquelle Henri est immédiatement élu tout en restant directeur du Creusot. Comme son frère avec lui, Eugène lui apprend à rendre compte par courrier chaque jour et à indiquer les points qui lui semblent importants. Il l’accable aussi, jusqu’à sa mort en novembre 1875, de recommandations sur la manière de gérer une usine et sur les prix de revient. Des comptes de profits et pertes mensuels apparaissent pour l’exercice 1866-1867 dans les livres des usines du Creusot, et en 1869, des situations d’effectifs et de salaire qui calculent les taux et les moyennes journalières des salaires et indemnités.

Tout cela, ajouté au développement des associations ouvrières depuis la loi de 1864, à l’hostilité des ouvriers au régime impérial et à la moindre présence au Creusot d’Eugène retenu de plus en plus souvent à Paris par ses fonctions politiques depuis 1867, préparent la grande grève de janvier 1870. Henri, éprouvé par la mort de sa femme en 1869, la surmonte. Il parvient également à tenir seul Le Creusot pendant la guerre de 1870-1871 et l’exil en Angleterre de son père (qui en profite pour visiter de nombreuses usines !). Une fois terminés les remous de 1871, il s’agit de ramener durablement la sérénité au Creusot, d’autant que Henri continue indirectement à entretenir le scandale quand il épouse en 1872 sa belle-sœur Eudoxie, l’autre fille de Mme Asselin.

Eugène engage comme directeur l’X-Ponts Émile Cheysson, disciple de l’ingénieur des Mines Frédéric Le Play. Ce dernier a publié en 1864 La Réforme sociale et a toujours préconisé, pour le gouvernement des grandes usines, de développer un fort sentiment de solidarité, dans les équipes ouvrières, et entre les dirigeants et leurs employés. En novembre 1871, la journée de travail est réduite uniformément à 10 heures, sauf dans les mines et la fonderie (12 heures), et en 1872, l’usine prend en charge les frais sociaux. Bien qu’avec le cycle long de crise économique (1873-1895), les ouvriers cherchant à travailler tendent à égaler les besoins, voire à les excéder, l’usine du Creusot ne baisse pas les salaires, contrairement à ses homologues. Ses effectifs restent stables malgré l’accroissement des secteurs d’activité (environ 10000 personnes jusqu’en 1898). Maire du Creusot de 1871 à 1896 et ami du catholique social Albert de Mun, Henri promeut la propriété dans les familles qui travaillent de père en fils chez Schneider et Cie, petite bourgeoisie locale qui intègre les valeurs du paternalisme social : travail, épargne, attachement à la propriété foncière et immobilière. Il maintient le prix du terrain assez bas et introduit un règlement de l’usage des sols qui interdit les cabarets et les établissements insalubres et dangereux. Grâce à toutes ces mesures, il parvient pendant sa gérance à maintenir la paix sociale au Creusot, où la population passe de 25000 habitants en 1870 à 28000 en 1880-1890.

En 1874, une commission militaire conclut que l’usine du Creusot possède tous les éléments nécessaires à la production de bons canons « tout acier », et un ingénieur du Génie maritime, Joseph Barba, publie une Étude sur l’emploi de l’acier dans la construction, que l’Amirauté britannique fait traduire pour ses arsenaux. Pour raisons personnelles, Cheysson démissionne. Eugène Schneider, ayant constaté que le rôle de co-gérant s’articule mal avec celui de directeur du Creusot, dont Cheysson avait le titre mais pas les fonctions[A.F.B., Philippe Bouillet, secrétaire d’Eugène Schneider, à Henri Schneider, 20 mai 1875.], décide que le suivant aura les fonctions de directeur sans le titre. Il voit en Barba un bon candidat pour orienter Le Creusot vers les aciers fins et spéciaux. Henri engage ce dernier le 1er mars 1876 comme ingénieur principal (puis en chef) à la Grande forge. Barba développe et enracine chez Schneider la recherche/développement sur les aciers fins de haut de gamme nécessaires à la réalisation des canons et des plaques de blindage. Il restructure les ateliers pour qu’ils produisent mieux à moindre coût. Il attire des ingénieurs éminents et s’appuie sur la coopération Grande Forge/Laboratoire de chimie. Deux tandems sont particulièrement notables : lui-même avec l’ingénieur chimiste Charles Walrand (laboratoire de chimie, 1876-1883, double-trempe de l’acier), Jean Werth (Grande Forge, 1879-1891, ferro-nickel et blindages Creusot en acier au nickel) avec Floris Osmond (laboratoire de chimie, 1880-1884, méthode des trempes et des recuits). Après des essais comparatifs sur les plaques de blindages en acier doux à La Spezia en 1884, Le Creusot est sollicité pour des transferts de technologie par l’aciérie de Terni en Italie et, en 1887, par la Bethleem Steel Company aux États-Unis.

 

3. Les effets de l’expansion des marchés d’artillerie (1887-1914)

 

En 1885, le Gouvernement français libéralise le commerce des armes. Le Creusot étant en pointe sur la recherche dans ce domaine, les commandes des États français et étrangers affluent et ne cessent de croître jusqu’en 1914. Pour y faire face, on observe chez Schneider et Cie trois réponses managériales.

Premièrement, les constructions ou agrandissements d’ateliers sont relancés au Creusot : en 1887, nouveaux ateliers dédiés exclusivement à l’artillerie, en 1888, grands ateliers de mécanique complétant ceux qui existent déjà, en 1892, transformation et extension de la fonderie d’acier.

Deuxièmement, le nombre des employés croît fortement en raison aussi de la variété des innovations techniques introduites dans les produits nouveaux. 319 des 578 hommes recensés sont engagés de 1887 à 1895 (recrutement local pour plus des deux tiers jusqu’en 1895), alors que les effectifs généraux n’augmentent pas ; 41 % se consacrent à des tâches d’encadrement direct de la production et des essais.

Troisièmement, Henri oblige son fils Eugène II, né en octobre 1868, à venir travailler au Creusot dès sa sortie du volontariat (service militaire), pour apprendre à gérer son futur héritage. Comme il le jugeait rêveur et paresseux, il a cherché à lui donner dès ses 11 ans volonté et caractère pour le dresser à ce « champ de bataille » qu’est la vie active. En 1887, il l’envoie en stages et en voyages, sur lesquels il doit lui écrire deux fois par semaine, en lui indiquant exactement de quoi il est chargé et en quoi consiste sa responsabilité. Le père et le fils sont membres de l’Iron and Steel Institute, association fondée par des maîtres de forges britanniques au début des années 1870.

En juillet 1891, un arrière-petit-fils de la tante maternelle d’Eugène Ier, Maurice Gény, ingénieur des Mines né en 1858, entre chez Schneider comme ingénieur. Il semble qu’Eugène II exerce alors des fonctions proches de celles de directeur du Creusot. Barba, qui sent qu’il ne l’apprécie pas, démissionne fin 1894 et est remplacé par Gény, promu ingénieur en chef. Quand Eugène II est élu co-gérant en décembre 1896, Gény le remplace dans ses fonctions. Depuis 1896, les deux hommes sont les vrais dirigeants, Henri ayant été affaibli par une chute de cheval. Eugène lui succède d’ailleurs comme maire du Creusot cette année-là.

Henri meurt en mai 1898. Parce qu’ils étaient mariés sous le régime dotal, sa veuve hérite des biens de la société d’acquêts constitués pendant leurs 26 ans de mariage. Eugène et sa sœur, dont la mère n’a été mariée à Henri que pendant 6 ans, sont nettement désavantagés : « Mme Henri » et ses filles possèdent 17872 actions de l’entreprise, Eugène 9207. Il est le seul gérant parce qu’il est le seul fils, mais il est un gérant fragilisé car minoritaire. Sa tante et belle-mère, beaucoup plus riche que lui, tente régulièrement de faire engager ses gendres à des postes de haute responsabilité, qu’il n’estime pas capables d’assumer.

Comme co-gérant, Eugène II a décidé, en 1897, d’acquérir les bureaux d’études d’artillerie que possédaient au Havre les Forges et Chantiers de la Méditerranée, dirigés par l’ingénieur Gustave Canet. L’une de ses premières décisions en tant que gérant concerne l’achat de nouveaux locaux parisiens pour y déménager dès 1899 le siège social à quelques pâtés de maisons du précédent. Surtout, il essaie d’introduire certaines méthodes américaines dans ses usines. En effet, la collaboration avec la Bethleem Steel Company en 1887-1888 a mis Schneider en contact avec des ingénieurs américains de l’industrie mécanique membres de l’American Society of Mechanical Engineers (ASME), fondée en 1880. Depuis 1886-1889, l’ASME réfléchit à des méthodes pour l’analyse préalable des facteurs de dépenses et la répartition équitable des gains de rendement, notamment sur les rémunérations. Il s’agit de décomposer les savoir-faire des professionnels en mouvements élémentaires pour pouvoir les confier ensuite à des exécutants moins coûteux. En 1895, la Bethleem Steel a engagé Frederick W. Taylor, membre de l’ASME, pour qu’il détermine, après une étude très détaillée des différentes opérations, un temps standard calculé en minutes et en secondes, puis traduits en dollars.

Eugène II est intéressé par cette démarche, sachant que le salaire moyen au Creusot a augmenté de 100 % entre 1837 (2 F) et 1900 (4 F). Il recrute aux Hauts Fourneaux et aciéries l’X-Mines Édouard Saladin, qui a travaillé dans une compagnie minière américaine, et qu’il envoie aux États-Unis voir comment Taylor concilie faibles effectifs et productivité accrue. Saladin introduit le chronométrage dans sa section ; une grève éclate en mai, puis une autre en septembre 1899 qui se généralise à toute l’usine. Pour freiner la constitution d’un front revendicatif uni contre la direction, Eugène II refuse de reconnaître les syndicats, et les négociations ont lieu sous l’égide de l’État. Une nouvelle tentative de grève est vite étouffée en juillet 1900. De ces événements, Eugène II conclut qu’il doit donner des gages au Creusot pour restaurer la paix sociale et pouvoir continuer à développer sa société hors du site historique, dont le potentiel d’usinage ne permet pas l’utilisation complète de son puissant outillage.

Les gages en faveur du Creusot sont de plusieurs sortes. Comprenant que l’attaque frontale est risquée sur un site industriel qui atteint son effectif maximal en 1914 avec 15000 personnes et dans une ville de 32000 habitants (36000 en 1914), Eugène II décide d’utiliser des libéralités pour limiter les envies de révoltes et éviter toute formule équivalant à une participation aux bénéfices, car le taylorisme est l’antithèse d’une collaboration entre ouvriers et direction. La mesure la plus importante qu'il prend avec Gény est d'accepter la distorsion de la logique des centres de profits, c’est-à-dire que Le Creusot remporte des commandes en interne même s’il est plus cher. Sur un plan moins matériel, l'usine creusotine est mise à l’honneur dans la somme que James Dredge, membre de l’ASME, rédige sur les établissements Schneider à l’occasion de l’Exposition universelle de Paris en 1900.

Parallèlement, les ingénieurs du Creusot poursuivent l’introduction du système à primes dans certains ateliers tout en étudiant de près les effets pour éviter les grèves. De son côté, Eugène II démissionne de la mairie du Creusot en 1900, et cessera en 1910 de se présenter à la députation, qui n’a plus du tout d’intérêt pour obtenir les commandes de l’État. Et surtout, il éloigne du Creusot les secteurs électriques et mécaniques, qui ont été les plus mobilisés durant les grèves de 1900. Il les délocalise en acquérant dans toute la France de nouveaux sites,  où il adapte la politique sociale Schneider aux mentalités locales : ateliers électriques de Champagne-sur-Seine en 1902, ateliers d’artillerie de Harfleur en 1905, ateliers de torpilles de La Londe-les-Maures sur la rade d’Hyères en 1908. Tous sont gérés directement par Schneider et Cie. À partir de 1912, Schneider privilégie le développement de la filialisation de première catégorie sur le modèle de la Société des chantiers et ateliers de la Gironde (SCAG), acquise en 1882 pour produire des cuirassés. De 1904 à 1914, entre les usines gérées directement et les filiales, les établissements Schneider voient s’accroître de 45 % leur personnel, malgré l’augmentation et le perfectionnement de l’outillage.

Gény meurt accidentellement en avril 1906. Les trois fils d’Eugène II sont encore des enfants, et le gérant n’a dans son entourage aucune personne à laquelle il accorde sa confiance. Il érige alors en directions plusieurs services et instaure en mai 1906 un comité de direction générale, les directeurs assurant en théorie collectivement la décision supérieure. Du fait de la soudaineté des circonstances, la plupart de ces nouvelles directions  qui composent la direction générale sont de fait implantées au Creusot (Personnel, Exploitation), même si les directeurs se réunissent à Paris. L’évolution parisienne qui se dessine déplaît fortement aux dirigeants du Creusot, car ils estiment que ce qui n’est pas creusotin n’a pas de valeur. Les discours valorisants tenus par les Schneider, leur politique scolaire et sociale depuis 70 ans expliquent ce sentiment de supériorité, renforcé par l’ajout au Groupe spécial en 1899 d’un cours supérieur qui prépare à Polytechnique, à Centrale et aux Mines. Le comportement du gérant à leur égard alimente également leur résistance. Méfiant envers eux comme il l’est envers sa famille, Eugène II leur donne des attributions floues qui les empêchent de diriger, et leur cache les résultats des affaires du Creusot ainsi que les comptes annuels établis par les services. Seuls les directeurs dont les services sont réellement implantés à Paris, le directeur financier et le directeur du contentieux, ont des pouvoirs précis et connaissent le bénéfice réel de la société. Le groupe Schneider ne retire donc aucun bénéfice du fait que la formation initiale des directeurs (Groupe spécial des écoles Schneider, Centrale, Faculté de droit, École navale et Génie maritime) reflète bien la diversité des secteurs qui le composent.

Dans ces conditions, l’organigramme à l’américaine de juin 1913 ne peut être qu’un habillage. Pourtant, sur le papier, tout semble dans la logique des actions de management antérieures. Les membres principaux de la direction générale, dénommés directeurs délégués, doivent se réunir en deux comités, la réunion des directeurs délégués et les réunions de la direction générale, et sont chargés individuellement de la direction par fonction : Finances et comptabilité, Exploitation, Personnel, Contentieux et Études et contrôles d’ordre administratif. Cette dernière direction est censée centraliser les informations de synthèse ; comparer, pour chaque département ou usine, la variation des frais généraux par catégorie par rapport à la période précédente ; préconiser, d’après les résultats constatés, le maintien, l’amélioration ou le changement des procédés utilisés ; conseiller le gérant sur les choix stratégiques à moyen et long termes.

 

 

Conclusion

 

 

Nourris de leur formation initiale, de leur expérience de terrain et d’influences diverses (l’Angleterre, l'usine de Fourchambault, Charles Dupin, le CNAM, la SIM), les deux premiers gérants de Schneider et Cie ont mis en place un système très cohérent de gestion de leur entreprise, avec un encadrement de haut niveau très restreint. Leurs successeurs ont maintenu une qualité de management sur le plan technique et commercial, en l’adaptant au contexte de leur époque et en mettant en adéquation le recrutement de leurs ingénieurs avec l’élargissement des productions de la société (Centrale, Mines, Génie maritime…). En revanche, la crise dynastique de 1866 a créé dans le management de l’échelon directorial une faille qui s’aggrave progressivement avec la multiplication du nombre d’usines à partir de 1897, l’application partielle de méthodes de gestion américaines, le début du transfert des directeurs vers le siège parisien, le poids du Creusot et le blocage des actionnaires liés à la belle-mère du gérant. En 1914, si l’organigramme de Schneider et Cie ressemble à ceux de certaines grandes entreprises américaines, la société est en réalité une juxtaposition de fiefs géographiques coordonnés en surface mais pas en profondeur.

 

 

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