Articles

Chapitre 1

Une approche par zones géographiques des processus de diffusion des pratiques managériales

Chapitre 2

Une approche par centre d'intérêt : technique, branche, secteur et entreprise

Chapitre 3

Diffuseurs de doctrine, auteurs et dogmes en management

Partenaires

Les ingénieurs, des praticiens de la valeur

Les deux cas des Ponts et Chaussées et du Téléphone, France, XIXe-XXe siècles

  • Alexandra BIDET

    Chargée de recherches, CNRS,
    Centre Maurice Halbwachs, 48 boulevard Jourdan,
    75014 Paris
    alexandra.bidet@ens.fr

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Amartya Sen distingue deux sources intellectuelles de l’économie : une tradition « éthique », qu’il fait remonter à Aristote, et une tradition « mécanique », qu’il associe à la pensée d’ingénieur[Sen, Ethique et économie, Paris, PUF, 1993 (1991), p. 6-10.]. Or l’étude des pratiques gestionnaires des ingénieurs conduit à revenir sur cette distinction et observer une interpénétration entre calcul et principe de valeur[Vatin, « L’esprit d’ingénieur : pensée calculatoire et éthique économique », Revue française de socio-économie, n°1, Dossier « Panorama de la socio-économie française », 2008 ; voir aussi Lorino, L’économiste et le manager, Paris, La Découverte, 1989.]. L’ingénieur ordinaire n’a sans doute pas toujours conscience des valeurs qu’il met en œuvre, il est souvent le premier dupe de l’« objectivité » de son calcul, qui lui fait oublier la construction qui le rend possible et les normes de valeur qui le régissent. Il faut donc remonter à la source du calcul d’ingénieur et reprendre les débats gestionnaires dans leur épaisseur historique pour repérer où les choix fondateurs ont été faits, choix souvent ensuite masqués par la sophistication du calcul, qui ne prend la figure de l’objectivité que quand ses bases ne sont plus discutées. Tel est l’intérêt de l’étude savante menée, à la suite des travaux de François Vatin[Voir notamment : Vatin, Le travail, économie et physique (1780-1830), Paris, PUF, 1993.], par Bernard Grall sur la pensée des ingénieurs des Ponts et Chaussées du XIXe siècle[Grall, Economie de forces et production d’utilités. La pensée gestionnaire des ingénieurs des Ponts et chaussées (1831-1891), Rennes, PUR, 2004.]. Si l’on trouve chez ces ingénieurs, comme chez ceux du Téléphone, étudiés par nous-mêmes, peu de discussions philosophiques sur la valeur, une interrogation sur la valeur est bien présente en permanence dans leur œuvre collective.

 

1. De la pratique de gestion a la science économique : le cas des ingénieurs des Ponts et Chaussées

 

En partant des problèmes concrets de gestion, tels qu’ils se posent aux ingénieurs chargés de l’entretien routier ou de l’exploitation ferroviaire, B. Grall s’est intéressé aux cadres analytiques issus de cette pratique gestionnaire, soit à l’inventivité conceptuelle des « situations de gestion »[Girin, « L'analyse empirique des situations de gestion : éléments de théorie et de méthode », in Martinet, Epistémologie et Sciences de Gestion, Paris, Economica, 1990.], mettant en exergue la productivité proprement théorique de leurs préoccupations gestionnaires, alors même qu’« ils sont au travail et que leur travail n’est pas la production de concepts ». Au quotidien, ces ingénieurs ne se livrent pas seulement à des opérations d’optimisation, fondées sur une commune mesure. En gestionnaires du bien public, amenés à rationaliser leurs choix, ils développent aussi un intense travail de formalisation : l’exigence d’efficacité et d’équité, qui pèse sur l’allocation des budgets d’entretien routier (choix des tracés de route, répartition des dépenses d’entretien, choix des procédés d’entretien), alimente un effort constant de rationalisation de leur pratique.

B. Grall montre ainsi la genèse de schèmes, concepts et instrumentations économiques (le calcul « à la marge », l’analyse et la détermination de fonctions économiques, la notion d’équilibre stable, etc.), qui seront ensuite formulés par les néo-classiques dans un cadre conceptuel walrasien, calqué sur la mécanique rationnelle. Mais leur genèse s’opère dans le cadre épistémologique de la mécanique industrielle : l’équivalent général dont ils usent, pour la gestion routière, n’est pas celui de la monnaie mais du travail mécanique ; la production routière est saisie comme une production mécanique, et l’usure des chaussées, induite par le passage des véhicules, est appréhendée en termes de « fatigue ». Il s’agit alors d’évaluer cette usure, qui suppose, pour être compensée, un travail d’entretien routier à la charge de l’impôt, et dont la principale cause est le produit même de la route : l’intensité du trafic routier[Selon les schèmes de la mécanique industrielle, on distingue ici l’usure liée au trafic (effet « utile » de la route) et celle indépendante du trafic (usure liée au climat, à l’état de la surface, l’inclinaison ou la nature des matériaux). On recherche alors une usure minimale pour un trafic donné.]. Leurs efforts sont considérables pour traiter toutes les questions qui leur sont soumises par des mesures en « travail », rapportant le travail total dépensé à l’effet utile. Il est ainsi remarquable que ce soit dans le cadre de la gestion routière – économie sans prix monétaire, « rationalisation sans profit » – que leurs calculs économiques aient été les plus développés et approfondis : la gestion des routes ne connaît pas, contrairement à la gestion ferroviaire, d’évaluation marchande directe de sa production. L’absence d’un prix de marché a bien décuplé l’inventivité des ingénieurs pour « rendre l’espace routier calculable ». C’est ainsi paradoxalement un ingénieur spécialisé dans l’entretien des routes, Jules Dupuit[Vatin, « La morale utilitaire de Jules Dupuit » in Simonin et Vatin (éds.), L’œuvre multiple de Jules Dupuit. Calcul d’ingénieur, analyse économique et pensée sociale, Angers, Presses Universitaires d’Angers, 2002.], qui a mené la réflexion la plus approfondie sur la formation de la valeur et des prix : son fameux mémoire de 1844, « De l’utilité des travaux publics », l’a fait considérer comme un précurseur de l’économie mathématique « néo-classique » de la fin du 19ème siècle[A l’image d’un certain nombre de ses aînés, et de ses contemporains parmi les ingénieurs polytechniciens du 19ème siècle, J. Dupuit est également devenu un « économiste » à proprement parler (en un sens plus doctrinal qu’académique alors) : il est un membre actif de la très libérale « Société d’économie politique ».].

C’est au sein de l’économie publique des routes, et non de celle déjà « privatisée » des chemins de fer, et dans le cadre épistémologique de la mécanique industrielle, qu’il développe une réflexion sur le concept d’utilité : « Dupuit put mettre en évidence le principe de l’utilité marginale parce qu’il raisonnait dans le cadre d’un système productif ne débouchant pas sur le marché », l’obligeant ainsi à construire « l’expérience de pensée d’un prix fictif »[Grall, op. cit., chapitre 13.]. C’est parce que l’usage de la route au 19ème siècle était libre, qu’il fut conduit à penser théoriquement la valeur, « là où ses collègues des chemins de fer la voyait se former ‘spontanément’ dans les comptes d’exploitation des compagnies »[Cf. la synthèse de Vatin : « Jules Dupuit et l’utilité publique des transports, actualité d’un vieux débat », Revue d’histoire des chemins de fer, n° 27, 2002.]. Il initie ainsi le passage d’une mesure en travail à une mesure par l’utilité subjective, et, corrélativement, celui d’une tarification adossée aux coûts, à une tarification adossée à l’utilité perçue par le consommateur – le prix maximum qu’il est prêt à accepter. Ce faisant, il s’oppose à la fois à l’économie politique anglaise issue de Ricardo, qui identifie la source de la valeur « en amont » du processus économique, dans le coût de production d’un bien ; mais aussi à J.-B. Say, qui se satisfait quant à lui d’une mesure de l’utilité subjective par le prix de marché, comme si la valeur était la même pour tout le monde.  

Avec la transposition de cette réflexion à l’économie ferroviaire, le modèle néo-classique de l’entrepreneur, homo oeconomicus rationnel maximisant son profit, apparaît alors comme le résultat de la rationalisation productive à l’œuvre chez ces ingénieurs. Si ce glissement d’une sphère conceptuelle à l’autre, d’un calcul de forces à un calcul d’utilité, a pu s’opérer au sein du cadre de la mécanique industrielle, c’est qu’elle-même engage, dans sa proximité avec l’économie classique, une perspective économique. A travers la notion d’effet utile, la dimension économique est liée à la finalité humaine du modèle : « la perte n’est pas inhérente au phénomène observé, elle résulte de la finalité économique de la machine : produire un effet donné », au-delà de la transformation elle-même. Si le travail « utile » se distingue pour l’ingénieur du travail « perdu », c’est en vertu d’une conception « économique » de la « production », comprise non pas comme une création de matière, mais d’utilité, à travers un détournement de forces, suivant les vues de J.-B. Say[Vatin, « Pensée industrielle et théorie de la production chez Jean-Baptiste Say », in Potier et Tiran (éds.), Jean-Baptiste Say. Nouveaux regards sur son œuvre, Paris, Economica, 2002.]. La genèse de l’économie-discipline apparaît ainsi étroitement nouée aux processus mêmes de la rationalisation productive.

Mais on pourrait penser que ces développements n’ont qu’une portée « archéologique ». Depuis la « révolution néoclassique », la théorie économique ne devrait plus rien à la pratique d’ingénieur qui lui aurait, tout au plus, fourni les instruments mathématiques qui faisaient défaut à l’économie classique[Si l’historiographie classique de la pensée économique rappelle souvent la formation d’ingénieur d’un auteur comme Dupuit, c’est uniquement pour souligner qu’il lui devait des compétences mathématiques qui faisaient défaut aux économistes de son époque. C’est ce qui lui aurait permis, à l’instar d’Augustin Cournot, de concevoir, en avance sur son temps, des concepts ultérieurement développés par la théorie néoclassique. Pour une critique de cette interprétation, voir Grall et Vatin, « La machine et l’impôt : Jules Dupuit, l’économie politique et la mécanique industrielle », Revue européenne de sciences sociales, vol. 35, n° 109, 1997, p. 25-53.]. Le partage des rôles entre le travail du gestionnaire et celui de l’économiste pourrait dès lors pleinement s’accomplir. Or l’histoire plus récente de la téléphonie, qui se développe au XXe siècle, après donc la « révolution néoclassique » en économie, va nous montrer qu’il n’en est rien[Voir plus largement : Vatin, « L’économie comme acte de gestion. Critique de la conception substantive de l’économie », Sciences de la société, n°73, 2008.].

 

2. La gestion téléphonique et ses valeurs

 

L’examen des écrits techno-économiques des ingénieurs des PTT, mettant en mesures et en graphiques le service téléphonique, conduit en effet à distinguer, avec l’invention d’une gestion téléphonique, différentes « économies du téléphone »[Bidet, « Quatre mesures du téléphone. L’invention d’une gestion téléphonique », Economies et Sociétés, tome 39, n°4, Série AB « Socio-économie du travail » (cahiers n°25), p. 601-624, 2005.].

 

2.1. De la pratique gestionnaire à la norme économique

L’absence, dans ce secteur, d’un vaste réseau d’échange entre pratique d’ingénieur et économie-discipline n’a pas empêché les ingénieurs d’élaborer des formes de connaissance économique. En particulier, la genèse d’une mesure du produit et d’une définition de la valeur économique par l’utilité subjective, repérable dès l’entre-deux-guerres, est antérieure au développement d’une métrologie marchande dans la gestion de ce service public, comme à l’investissement du secteur par l’économie-discipline : l’apparition dans l’espace académique d’une économie dite « des réseaux », initiée par d’anciens ingénieurs des télécommunications, date des années 1980.

Les ingénieurs du Téléphone de la première moitié du XIXe siècle, bien que sans lien direct avec l’espace académique des économistes, posent bien sans relâche dans leurs écrits la question de la norme économique – celle de la définition de l’utile – à travers leur activité de construction et de rationalisation du service téléphonique. L’entre-deux-guerres, entre la fin du règne du télégraphe et les prémisses des technologies numériques d’après-guerre, voit poindre l’idée d’un réseau téléphonique national, alors que la situation du téléphone est marquée en France, au début des années 1920, d’un tel « retard » au regard des autres pays européens qu’on évoque communément « une crise du téléphone ». La question du téléphone n’ayant pas été prise en compte au niveau national, la France ne dispose alors que d’une multitude de petits réseaux ne communiquant pour ainsi dire pas entre eux. Desservant peu d’abonnés et véhiculant peu de communications, ils sont très peu rentables.

Chez les « praticiens de la valeur », que sont aussi ces ingénieurs, la question de la valeur émerge des problèmes concrets de gestion : comment évaluer la qualité d’une ligne ? Quelle est la mesure du travail des opératrices ? Qu’est-ce qu’un circuit téléphonique rentable ? Comment juger de l’utile, des coûts, de l’optimalité ? A quelles mesures se fier ? Le « bon travail », la « durée raisonnable d’une conversation », le « tarif équitable », le « cordon parfait », pour citer quelques normes indigènes d’efficacité, attestent l’intense production normative qui trame leurs écrits. La recherche d’une « exploitation téléphonique parfaite » ou « rationnelle » y engage des considérations de justice et d’équité, et autant de figures du « juste prix » du téléphone.

Dans l’entre-deux-guerres, c’est à travers quatre types gestionnaires que s’opère la genèse du « trafic » comme objet de gestion ; ils s’organisent respectivement autour de la ligne, de l’opératrice, des circuits et du trafic. A chaque phase, tout à la fois sociale et technique, de la construction du réseau téléphonique, on observe ainsi une diversité de conceptions de la « valeur » du téléphone chez ces ingénieurs. A la manière des phases socio-techniques distinguées en 1955 par A. Touraine dans L’évolution du travail ouvrier aux usines Renault, leur succession logique n’engage pas un ordre chronologique strict : des éléments issus de types différents coexistent dans une même période, voire dans une même publication. Mais chaque type s’organise autour d’une entité privilégiée – la ligne, l’opératrice, les circuits, le réseau – ouvrant autant d’horizons à la rationalisation du service téléphonique. D’une mesure à l’autre, le regard gestionnaire passe alors des transformations intimes du courant le long des lignes téléphoniques, au travail des opératrices, à l’exploitation des circuits, à l’optimisation enfin du trafic téléphonique, que consacre dans les années 1990 la création d’une instance de supervision en temps réel de ce trafic[Pour une étude ethnographique de ce travail de gestion : Bidet, « L’homme et l’automate. L’écologie élargie du travail contemporain », Sociologie du travail, n°3, 2008, p. 372-395 ; Bidet, L'engagement dans le travail, Paris, PUF, Lien social, 2011.]. C’est en explorant les contraintes de l’organisation téléphonique, et en s’appuyant sur la matérialité de l’activité, que ces ingénieurs élaborent des « économies du téléphone », qui voient peu à peu émerger la notion de « trafic téléphonique » comme objet de gestion, et la norme économique de « fluidité du trafic ». Celle-ci sera instituée au sein de l’organisation dans les années 1970, à l’issu du rattrapage téléphonique français, qui voit le téléphone transformé en service de consommation de masse.

 

2.2. La morale gestionnaire  des ingénieurs du Téléphone : une morale mécaniste ?

Si les ingénieurs français ont formalisé au XIXe siècle une mesure mécaniste du travail, ils sont aussi les premiers à avoir été confrontés à ce qui la déborde. De facto périmée depuis l’invention de la machine à vapeur, cette mesure en travail laisse d’autant mieux apparaître ses limites que l’activité productive est de moins en moins réductible à une dépense de force humaine[Vatin, La fluidité industrielle. Essai sur la théorie de la production et le devenir du travail, Paris, Méridiens-Klincksieck, 1987.]. Dans la téléphonie, la prégnance initiale des schèmes mécanistes s’observe par l’hégémonie d’une métrique temporelle du travail, qui ramène tous ses produits à un équivalent-temps (le temps que devrait consommer leur fabrication) : il s’agit alors pour les ingénieurs du Téléphone d’économiser le travail humain en luttant contre les « gestes et paroles inutiles ». Dans un cadre mécaniste, où le gain n’est jamais qu’une « moindre perte »[Rappelons qu’un rendement mécanique est toujours inférieur à un ; améliorer le rendement mécanique, c’est donc diminuer les pertes dans un système.], la valeur économique en effet ne se crée pas ; identifiée à la dépense de force humaine, elle est donnée, et se transmet en s’épuisant. Les ingénieurs du Téléphone ont longtemps jugé plus légitime de facturer les conversations téléphoniques de façon forfaitaire (à l’unité), plutôt que selon leur durée : il s’agissait de rémunérer le « travail de mise en conversation ». Si la mesure et la formalisation ont trouvé un puissant ressort dans cette identification de la dépense humaine de forces à une inépuisable source de pertes, et de la performance productive à la minimisation des coûts, on voit aussi dès l’entre-deux-guerres, les ingénieurs s’émanciper de cette morale mécaniste, qui ne conçoit de faire payer que ce qui induit un coût en travail humain direct.

En passant de la ligne au réseau, de l’altération du courant à l’écoulement du trafic, l’enquête des ingénieurs va s’émanciper de son ancrage mécaniste pour accorder un statut nouveau au temps. Dans l’économie de l’opératrice, comme dans l’économie des circuits, l’hégémonie d’une métrique temporelle du travail (qu’incarne le chronomètre) reconduit une mesure mécanique, qui associe la valeur économique à la seule dépense en travail. Tandis que, de la minimisation des pertes d’énergie le long des lignes à la maximisation de la charge des circuits, puis du trafic dans le réseau, le temps acquiert au contraire un statut économique. Tout se passe comme si la minimisation des « pertes » avait suscité, par sa capitalisation même, une rationalisation de l’utile, qui émancipe peu à peu le calcul d’une morale mécaniste de la « moindre perte » : la mesure du « produit » ne se réduit plus au calcul d’une « dépense ». ; l’effet utile ne se loge plus in fine dans les transformations objectives du courant le long des lignes, mais dans le jugement subjectif de l’abonné lui-même ; son oreille ne cristallise plus une « contrainte d’audition », mais un « critérium d’intelligibilité ». Si la notion de gain reste à ce stade inconnue des ingénieurs, le cadre d’optimisation issu de la mécanique industrielle – la minimisation des frottements inutiles – commence néanmoins à s’hybrider, alors que les mesures physiques cèdent le pas aux évaluations téléphonométriques.

La mesure du téléphone passe ainsi d’un étalon mécanique, à une unité de trafic, elle-même déclassée, à partir de la fin des années 1980, par la minute, puis par la seconde de communication. On passe d’un regard centré sur l’analyse des coûts et le calcul ex ante du prix de revient, proche d’une conception de la valeur-travail, à un regard plus soucieux du produit et des recettes. D’une minimisation de pertes, plaçant le prix de revient au principe de la valeur économique, l’enquête des ingénieurs gagne l’aval de l’organisation productive, jusqu’à associer l’effet utile à l’utilité d’un service, sinon à l’optimisation nette d’un gain. Ainsi, le travail des opératrices est vu, selon les cas, comme un strict coût à réduire, une activité dont le rendement doit être optimisé, ou encore une valeur. La mise en regard des contributions des ingénieurs français et américains, traduites dans les Annales, confronte deux façons d’opérer le passage d’une valeur-travail à une valeur-utilité en matière téléphonique, soit deux cadrages de ce « service », associés aux spécificités du développement téléphonique dans chaque pays[Bidet, « La mesure du travail téléphonique. Le cas des opératrices (1910-1938), Histoire & Mesure, Editions de l’EHESS, Dossier « Mesurer le travail », vol. XX, n°3-4, 2005, p. 15-48.].

De l’exploration mécaniste du prix de revient à la supervision probabiliste d’un produit, l’optimisation gestionnaire du trafic ne rejoint toutefois jamais le cadrage marchand propre aux rationalisations formelles : relativement à l’économie académique des réseaux, elle déploie une autre conception de la valeur économique – systémique et dynamique, sans solution de continuité entre production et marché ; le moment marchand stricto sensu est enchâssé dans une circulation économique plus vaste. L’« économie du trafic » ouvre ainsi une nouvelle carrière morale à l’évaluation gestionnaire, où l’idéal mécanique de minimisation des « pertes » cède le pas à un idéal de « fluidité ».

 

2.3. Un usage gestionnaire des modèles

Dans ce processus, la capacité de « cadrage », propre à tout dispositif de mesure, nourrit d’irréductibles « débordements »[Callon, « La sociologie peut-elle enrichir l’analyse économique des externalités ? Petit essai sur le cadrage-débordement », in Foray et Mairesse (éds.), Innovations et performances. Approches interdisciplinaires, Paris, Editions de l’EHESS, 1999.]. En équipant une attention et une sensibilité au réel, la mesure est la première à révéler ce qui la déborde – sans être « à sa mesure ». En produisant un quadrillage serré du réel, elle rend sensible à ses figures imprévues, alors identifiables. La systématisation d’une norme gestionnaire tend ainsi à produire des « externalités », qui amènent les ingénieurs à se pencher sur ses zones d’ombres. Confrontés à des phénomènes qu’ils ne peuvent ni ignorer, ni calculer au moyen des modèles disponibles, ils partent alors à la recherche d’un nouveau cadre d’optimisation de l’activité, quitte à réviser leurs objets et leurs principes de gestion. Ces moments de désarroi du calcul les voient thématiser davantage « l’utile » et « l’inutile », en même temps que de nouveaux objets entrent dans la ronde de la qualification économique : l’oreille de l’usager, le temps des conversations, etc. Or ces inflexions de la mesure de la valeur sont préparées par un usage pragmatique des modèles et l’emploi abondant du langage courant – conversation, oreille, appel, etc. Même si les ingénieurs confèrent un sens technique aux termes qu’ils utilisent, ils se laissent ainsi toujours la possibilité, par leur usage même, de distinguer les insuffisances de la réduction en modèles.

En saisissant l’économique à partir des pratiques de mesure des acteurs au travail, on ne le pense pas, selon la représentation dominante dans la sociologie du travail, comme un ordre normatif exogène au monde pratique du travail, mais, au contraire, comme une normativité émergeant de la pratique gestionnaire. Selon un apparent paradoxe, c’est bien en poursuivant le seul objectif de la minimisation des coûts de main d’œuvre que les ingénieurs français du Téléphone se sont émancipés de la seule référence à la valeur travail. Cet objectif les a conduits à envisager d’emblée la perspective de l’automatisation plus favorablement que leurs confrères américains. A la tête d’une vaste entreprise de main d’œuvre, les ingénieurs d’ATT louent le système d’exploitation « manuel » au nom de sa valeur subjective pour la clientèle : les critiques de « l’automatique » mettent en scène les « services rendus » par les dames du Téléphone, et le « courant de sympathie » et de « confiance mutuelle » les liant aux abonnés. La primauté que les ingénieurs français accordent à la réduction des dépenses en travail, dans le cadre d’un service téléphonique encore à construire, les amène au contraire à favoriser d’emblée « l’automatique » : la meilleure manière de réduire le coût salarial n’est pas pour eux d’intensifier l’activité humaine, mais d’« éliminer l’élément humain de toute opération qui peut être laissée à un mécanisme »[L’expression est d’autant plus remarquable, qu’elle émane de l’ingénieur qui, dans les années 1920, rend aussi le plus longuement compte dans les Annales des PTT des idées de F. W. Taylor, via son disciple F. B. Gilbreth.]. Leur souci gestionnaire ne se départit ainsi jamais d’une réflexion technologique qui les conduit à prêter moins d’intérêt à l’organisation scientifique du travail des opératrices qu’à sa suppression : l’exploitation téléphonique parfaite et « rationnelle » ne peut être qu’automatique. Prenant la suppression du travail humain direct pour critère de l’« automatique », ils évaluent la mécanisation elle-même à son aune : elle doit tendre vers « l’automatique intégral ». Si « rien n’empêche, tout en maintenant l’opératrice, de multiplier les dispositifs automatiques dans le bureau », « la suppression des opératrices est désirable à toutes sortes de points de vue », écrit ainsi un ingénieur en 1923.  Or, quand la suppression des opératrices devient intrinsèquement « désirable », l’utile ne peut plus être identifié à une moindre perte, ni la valeur économique à la seule économie en travail. C’est ainsi en poursuivant la rationalisation du travail des opératrices que les ingénieurs en viennent à se défaire de la seule référence à la valeur travail et à redéfinir le sens de « l’utile » sur une autre base, intégrant le temps. L’objectif visé n’est plus alors un optimum stable de « rendement maximum », mais une croissance dynamique du rendement des circuits via l’accroissement du trafic, nouvelle variable à maximiser. Cette première intuition d’une « loi de demande » suscite au début des années 1930 l’essor d’un mode d’exploitation dit « à trafic direct ». On passe alors d’une gestion discrète avec file d’attente (appel par appel) à une gestion continue (de flux), où le trafic ne désigne plus une donnée, mais une variable à optimiser. La valeur du service n’est plus alors située au niveau du coût du travail de l’opératrice, mais de l’évaluation monétaire de la « demande », ce qui invite à se pencher davantage sur le comportement et la satisfaction du demandeur[Bidet, « Valoriser la communication : l’appel utile », in Vatin (éd.), Evaluer et valoriser, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, Coll. Sociologiques, 2009.].

 

Etudier les pratiques gestionnaires des ingénieurs en partant de la « raison graphique » et des instruments de calcul, à travers lesquels s’expriment les normes d’efficience, amène à reformuler la question de la rationalisation industrielle – celle des organisations productives – à partir des inscriptions graphiques des acteurs, de ce « processus d’accroissement cumulatif et systématique du savoir » propre à la logique de l’écriture[Goody, La raison graphique. La domestication de la pensée sauvage, Paris, Minuit, 1977, p. 252.]. Traversée par une pluralité de valeurs, la rationalisation articule ainsi les métamorphoses de la raison graphique aux inépuisables controverses autour du « produit » et de « l’effet utile » des actions économiques. L’étude des pratiques d’ingénieurs ouvre donc deux vastes champs d’investigation au sociologue : l’étude les relations à double sens entre les rationalisations matérielles de l’économie, nourries de préoccupations gestionnaires, et ses rationalisations formelles, développant pour elle-même la logique de leurs constructions analytiques ; et celle des dynamiques créatrices qui les voient, l’une et l’autre, soulever sans cesse la question des valeurs[Bidet, « La genèse des valeurs : une affaire d’enquête » (préface à la traduction d’un extrait de John Dewey, « Theory of Valuation »), Tracés, n°15, Pragmatismes, ENS LSH, 2008 ; Dewey, La formation des valeurs (traduction et présentation par A. Bidet, L. Quéré, G. Truc), Paris, La Découverte, 2011.].


Bibliographie

 

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Bidet, A., « Quatre mesures du téléphone. L’invention d’une gestion téléphonique », Economies et Sociétés, tome 39, n°4, Série « Socio-économie du travail », 2005

Bidet, A., L'engagement dans le travail, Paris, PUF, Lien social, 2011

Bidet, A., « L’homme et l’automate. L’écologie élargie du travail contemporain », Sociologie du travail, n°3, 2008

Bidet, A., « La genèse des valeurs : une affaire d’enquête » (préface à la traduction d’un extrait de John Dewey, « Theory of Valuation »), Tracés, n°15, Pragmatismes, ENS LSH, 2008

Bidet, A., « Valoriser la communication : l’appel utile », in Vatin, F. (éd.), Evaluer et valoriser. Une sociologie économique de la mesure, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, Coll. Socio-logiques, 2009

Bidet, A. et Vatin, F., « Mesure et acteur au travail », in Steiner, P. et Vatin, F. (éds.), Traité de sociologie économique, Paris, PUF, 2009

Bidet, A., «  Dessiner le marché, démultiplier le calcul. Les rationalisations matérielle et formelle dans la téléphonie au tournant des années 1980 », Revue Française de Socio-Économie, n°5, 2010

Callon, M., « La sociologie peut-elle enrichir l’analyse économique des externalités ? Petit essai sur le cadrage-débordement », in Foray, D. et Mairesse, J. (éds.), Innovations et performances. Approches interdisciplinaires, Paris, Editions de l’EHESS, 1999

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Grall, B., Economie de forces et production d’utilités. La pensée gestionnaire des ingénieurs des Ponts et chaussées (1831-1891), Rennes, PUR, 2004

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Vatin, F., La fluidité industrielle. Essai sur la théorie de la production et le devenir du travail, Paris, Méridiens-Klincksieck, 1987

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