Articles

Chapitre 1

Une approche par zones géographiques des processus de diffusion des pratiques managériales

Chapitre 2

Une approche par centre d'intérêt : technique, branche, secteur et entreprise

Chapitre 3

Diffuseurs de doctrine, auteurs et dogmes en management

Partenaires

Les étapes de la formation d’une « nébuleuse managériale » dans les deux premiers tiers du XXe siècle

  • Régis BOULAT

    Ingénieur de recherches, Université de Grenoble Regis.Boulat@wanadoo.fr
  • Clotilde DRUELLE-KORN

    Maître de conférences, Université de Limoges clotilde.druelle-korn@unilim.fr
  • Béatrice TOUCHELAY

    Maître de conférences-HDR, Université de Paris 12 - UPEC beatrice.touchelay@free.fr

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Résumé

La recherche vise à mieux cerner la composition et les pratiques d’une « nébuleuse managériale » située à l’articulation entre l’Etat et le secteur privé dans les deux premiers tiers du XXe siècle. Il s’agit d’éclairer dans le patronat et dans les milieux politiques, les acteurs, les institutions et les lieux participant à la réflexion et aux changements du développement du « management à la française ».

L’apport parisien et confédéral est à distinguer de l’apport régional afin d’examiner à différents niveaux l’influence respective des organisations patronales et de l’Etat sur l’organisation des entreprises. Il s’agit ainsi d’évaluer l’impact (« modèles » ou « repoussoirs ») des pratiques publiques sur celles des entreprises et éventuellement celui des pratiques privées sur la décision publique en matière d’organisation. L’influence des modèles étrangers comme celui les Etats-Unis ou de l’Allemagne est aussi à prendre en compte. L’analyse de cette influence réciproque doit permettre d’évaluer l’autonomie relative des acteurs par rapport à un modèle pré établi selon les périodes et selon les contextes.

Ces problématiques à échelle(s) variable(s) visent à bien distinguer l’apport « parisien » et confédéral de l’apport régional dans l’évolution de la « nébuleuse » managériale française avant les années 1970.

 

Les étapes de la formation d’une « nébuleuse managériale » dans les deux premiers tiers du XXe siècle[Ces recherches sont réalisées dans le cadre d’un projet financé par l’ANR avec l’Université de Paris-Dauphine (« Management : pratiques privées, enjeux publics »).]

 

 

Trois voix abordent ici à des échelles chronologiques et géographiques différentes la formation d’une « nébuleuse managériale » dans les deux premiers tiers du XXe siècle en France. Initialement trop dispersés pour constituer un réseau, les membres de cette nébuleuse partagent une volonté d’améliorer l’efficacité de l’entreprise en y introduisant de nouveaux modes d’organisation. A partir du dernier tiers du XIXe siècle, ils se recrutent parmi les ingénieurs qui fournissant aux dirigeants d’entreprises les moyens d’encadrer une main d’œuvre de plus en plus importante et de répondre à une concurrence croissante. Les entrepreneurs séduits par les méthodes d’organisation du travail et de direction mises au point par ces nouveaux experts, autour d’Henri Fayol ou de l’américain Frederick W. Taylor ou encore d’Henri Le Chatelier, s’en font les propagandistes et rejoignent la nébuleuse[Moutet, « Rationalisation et formation des ingénieurs français à l’organisation du travail avant la deuxième guerre mondiale », Les Cahiers d’histoire du CNAM, n° 1, 1992, p. 93-116.]. Le premier tournant taylorien est franchi avant la fin de la Grande Guerre[Fridenson, « Un tournant taylorien de la société française (1904-1918) », Annales, Année 1987, Volume 42, Numéro 5, p. 1031-1060.]. La nébuleuse s’élargit ensuite à mesure que les besoins des entreprises se diversifient. Avec l’inflation et le renforcement de la concurrence, elles doivent s’adapter à une clientèle plus incertaine et recourir à des cadres commerciaux qualifiés. Les réformes fiscales de la guerre et de l’immédiat après guerre introduisent le principe déclaratif et la possibilité d’un contrôle des déclarations des contribuables. Hormis pour les plus petites affaires qui bénéficient du régime du forfait et échappent à la déclaration obligatoire, la réforme oblige les entreprises à organiser des services comptables ou bien à recourir à un cabinet extérieur pour tenir leurs comptes. A partir du décret de 1927, les experts-comptables sont reconnus par un brevet d’Etat et leurs associations renforcent « la nébuleuse managériale » en se faisant les propagandistes de pratiques modernes. Une nouvelle expertise, celle du comptable, s’impose progressivement à la direction de l’entreprise avant la publication du premier plan comptable général français et la création de l’ordre des experts-comptables et des comptables agréés en 1942-1943.

 

Les chambres de commerce de Paris et de province reconnaissent dès la fin du XIXe siècle la nécessité de développer la formation aux pratiques commerciales et comptables et les plus importantes s’impliquent fortement. Elles participent au renforcement de la « nébuleuse managériale » en consolidant la nouvelle expertise dont les entreprises ont besoin. Leur engagement précède celui des organisations patronales confédérales.

L’étude de l’évolution de cette nébuleuse qui est proposée ici privilégie deux échelons distincts : celui de chambres de commerce représentant des petites et moyennes entreprises (PME), et celui de la confédération patronale de l’après guerre, le Conseil National du Patronat Français (CNPF). Renonçant aux poncifs qui dénoncent l’inertie des entreprises de petites tailles en matière d’innovation, et suivant en cela Jean-Charles Asselain[Asselain, « Histoire des entreprises et approches globales. Quelles convergences ? », Revue économique, vol 58, 2007/1, p. 153-172.], Jean-Claude Daumas[Daumas, « Introduction : à propos du capitalisme familial », dans Daumas (ed.), Le capitalisme familial : logiques et trajectoires, Besançon, PUFC, 2003, p. 7-36 : « L’idée que les entreprises familiales seraient en quelque sorte par essence conservatrices et routinières est [...] un stéréotype tenace. Au contraire, ce n’est qu’à condition d’innover sans cesse qu’elles parviennent à s’inscrire dans la durée. », p. 25.] et Michel Lescure[Guillaume et Lescure (dir.), Les PME dans les sociétés contemporaines de 1880 à nos jours. Pouvoir, représentation, action, Bruxelles, PIE Peter Lang, 2008 ; Lescure, « Petites et moyennes entreprises et croissance économique : l’expérience française des années 1920 », Paris, Economica, 1996.], cette contribution souhaite aussi reconsidérer le retard systématique de la province sur Paris, négligeant volontairement les sources parisiennes au profit de la documentation de deux chambres de commerce de Province (Marseille et Limoges) qui, en raison de leur éloignement de la capitale, de leur engagement dans la formation des cadres des entreprises et des experts-comptables, de la diversité et du dynamisme de leurs tissus économiques respectifs offrent un éclairage original sur la diffusion des pratiques de management. Cet éclairage des « laissez pour compte » (province et PME) de la réflexion en matière de management s’accompagne de l’examen de la formation dispensée par le CRC (Centre de recherches du monde patronal), créé dans le giron du CNPF en 1953, et souligne la continuité entre les conceptions diffusées par ce Centre et celles des responsables de PME de province. Il s’agit ainsi de nuancer la vision traditionnelle d’un cheminement des idées nouvelles partant des foyers de la décision (Paris, sièges sociaux des grandes entreprises) et se propageant dans la périphérie (PME de province) pour souligner les interdépendances entre ces niveaux. Les chambres de commerce et le CRC tissent des liens solides entre les agents du changement des pratiques qui, quelle que soit leur région et la taille de leur entreprise, constituent la « nébuleuse managériale ».

 

1. La Chambre de commerce de Marseille et le brevet d’expert-comptable ou la reconnaissance de l’expertise (1927-1942)

 

Regroupant les représentants élus des intérêts économiques privés du commerce et de l’industrie local[A partir de 1908 le corps électoral des chambres de commerce est élargi à l’ensemble des patentés, y compris les femmes. Les modalités de désignation ont évolué, passant d’un vote par nature d’entreprise (industrie, commerce de gros, commerce de détail), à un vote par collèges liés à la taille des entreprises. Rappelons qu’en France toutes les entreprises industrielles et commerciales sont tenues d’être inscrites auprès de la chambre de commerce compétente. Le nombre des chambres de commerce a peu varié depuis un siècle (149 en 1917, 148 en 2009).], les chambres de commerce contribuent de façon décisive à la formation des cadres de l’entreprise et au développement du haut enseignement commercial avec la création d’écoles d’ingénieurs et de grandes écoles comme HEC, créé par la Chambre de commerce de Paris en 1881. Elles financent et organisent ces enseignements et défendent jalousement leurs prérogatives en s’imposant comme des partenaires incontournables de la direction de l’enseignement technique. Les enseignements comptables dispensés dans leurs écoles complètent les formations offertes par les Compagnies et associations d’experts-comptables ou par la société de comptabilité de France, ou encore par l’école Pigier, à partir de la fin du XIXe siècle. La concurrence se fait plus rude à partir des années 1930 avec la création de la première structure publique de formation comptable de haut niveau en 1931, l’Institut national des techniques économiques et comptables du CNAM. Leur autonomie en matière de formation commerciale et comptable ne résiste pas à l’harmonisation des diplômes des écoles supérieures de commerce imposée progressivement à partir du Front populaire, ni à la création de l’ordre professionnel des experts-comptables pendant l’Occupation. Ces changements ouvrent une autre période qui n’est pas abordée ici.

L’implication des institutions consulaires dans la formation des techniciens et des cadres d’entreprises est conforme à leurs statuts, restaurés par le Consulat en 1801-1802 (1803 pour la Chambre de commerce de Paris), puis consolidés par la loi de 1898 qui renforce leur mission consultative[Aux termes de la loi de 1898 dont les grandes lignes régissent leur organisation jusqu’à 2010, les chambres de commerce sont les représentantes des intérêts généraux des producteurs. Ces établissements publics à caractère administratif de l’État sont chargés d’une triple mission administrative, consultative et représentative.]. Singularités juridiques, corps intermédiaires entre les intérêts des commerçants et des industriels privés et les pouvoirs publics, soumises au préfet, ces institutions accompagnent les entreprises dans la modernisation. Elles forment un groupe de pression soudé par l’Assemblée des présidents, qui conforte la prépondérance de la Chambre de commerce de Paris depuis la fin du XIXe siècle, et développent leurs capacités d’expertise en réunissant les informations nécessaires à l’expansion des entreprises et en chargeant des commissions spécialisées de suivre les dossiers importants. La qualité de leur expertise et leur capacité d’adaptation aux évolutions politiques depuis leur formation leur permet d’exercer une influence incontestable sur les décisions des pouvoirs locaux et nationaux. Au XXe siècle, elles devancent souvent les principales organisations patronales dans leur fonction de conseil aux entreprises et se font parfois leurs propagandistes[Les archives de la Chambre de commerce de Roubaix déposées aux Archives départementales du Nord (Lille, 59) témoignent de la publicité qui est faite autour des activités et des bulletins de la CEGOS par exemple jusqu’à l’Occupation.].

Les principales chambres de commerce interviennent donc dans l’application du décret de 1927 qui oblige les puissantes Compagnies d’experts-comptables de Paris et de province à partager leur monopole en matière de contrôle de la profession[Degos, « Une brève histoire des diplômes d’expertise comptable français (1927-1997) », 13e congrès de l’Association francophone de Comptabilité, Toulouse, 2002.]. Ce décret marque également le début de la reconnaissance officielle de la profession. La façon dont les élites économiques parisiennes et régionales s’investissent dans son application, et plus largement dans la formation à l’expertise comptable, révèle l’importance qu’elles attribuent à la comptabilité pour la direction des entreprises. Le nombre total d’experts-comptables brevetés par région en 1944 témoigne de très grandes différences

[Ministère de l’Education nationale, L’expert comptable, Paris, Bureau universitaire de statistique, Etudes professionnelles,1946, n° 21, 18 pages, p. 12. Etat de la profession par circonscription régionale au 4 décembre 1944 :
 

Experts comptables

Stagiaires

Angers

53

19

Bordeaux

37

9

Châlons-sur-Marne

25

7

Clermont-Ferrand

28

9

Dijon

41

9

Laon

47

7

Lille

116

0

Limoges

36

19

Lyon

231

6

Marseille

117

52

Montpellier

37

33

Nancy

41

10

Orléans

25

7

Paris

670

12

Poitiers

18

5

Rennes

25

226

Rouen

64

5

Toulouse

46

5

Total

1 657

438

. Les disparités du tissu économique n’expliquent pas complètement ces écarts qui tiennent aussi au plus ou moins grand investissement des chambres de commerce et des entrepreneurs qui les composent pour la cause comptable. Les effectifs d’experts-comptables en 1944 sont les plus importants à Paris, suivie par Lyon puis, loin derrière, par Marseille et Lille. Les archives de la Chambre de commerce de Paris ne sont pas disponibles du fait de leur transfert aux archives départementales de la Seine, et elles ont déjà été explorées en partie sur le sujet[En particulier par Bocqueraz pour sa thèse : The professionalisation project of french accountancy practitioners before the Second World War, doctorat en sciences de gestion sous la direction de Yannick Lemarchand et Peter Walton, Universités de Nantes et de Genève, 2000 ; et pour un article : “The development of professional associations: the experience of French accountants from the 1880’ and the 1940’ ”, Accounting, Business and Financial History, vol. 11, n° 1, mars 2001, p. 7-21.], et celles de Lille sont muettes sur sa contribution au brevet d’expert-comptable. Il restait Marseille et Lyon. Le choix a porté sur Marseille du fait de son plus grand éloignement de la capitale, qui garantit des pratiques originales, et de la plus grande diversité de son tissu économique.

Les archives de la Chambre de commerce de Marseille, qui est la plus ancienne des institutions consulaires[Chambre de commerce de Marseille, La Chambre de commerce de Marseille. Son histoire – ses fondations – sa bibliothèque, Marseille, édition du Sémaphore, 1933. La formation de l’assemblée consulaire remonte à 1600, elle devient autonome de l’autorité municipale en 1650 et sert de prototype à la création d’organismes identiques dans les principales villes du royaume en 1760. Tombée en désuétude pendant la Révolution, la Chambre de commerce est reconstituée sous le consulat en 1801.] et dont le fonds est d’une richesse presque équivalent à celui de Paris, révèlent l’importance de l’engagement de ses membres, représentants de l’élite économique régionale, en faveur de l’application du décret de 1927. Leur contribution est décisive à trois niveaux. Tout d’abord parce que les examens du premier degré se passent dans les locaux et avec le personnel de l’école de commerce, financés par la Chambre, ensuite parce qu’elle organise le déroulement des épreuves, intervient dans le jury et envoie des rapports détaillés à la direction de l’enseignement technique, enfin parce qu’elle organise et contrôle le stage rendu obligatoire pour l’obtention du brevet d’expert-comptable.

En souhaitant imposer une sélection rigoureuse et exercer un contrôle sur le recrutement des futurs experts-comptables, la Chambre de commerce de Marseille témoigne d’une conscience aigüe de la nécessité de disposer d’experts de qualité pour diriger les affaires[Sauf indication contraire, les archives utilisées sont celles de la Chambre de Commerce et d’Industrie de Marseille (CCIM).]. Cet exemple nuance fortement l’idée d’un patronat familial et malthusien se contentant d’un boulier pour faire ses comptes. Ces exigences attestent d’une conception moderne de la direction des entreprises, appuyée par l’expertise d’un comptable, basée sur le calcul et souhaitant s’adapter aux exigences croissantes de la législation fiscale. La présentation de l’organisation instaurée par le décret de 1927, puis celle de l’intervention de la Chambre de commerce dans son application conduisent ainsi à mettre en valeur la diffusion d’une nouvelle conception du management.

1.1. L’organisation instaurée par le décret : l’entrée en scène de la Chambre de commerce

Le décret du 22 mai 1927 organise la profession en créant le brevet d’expert-comptable qui est obtenu après un examen préliminaire suivi d’un stage professionnel de cinq ans et d’un examen final. Il retient un certain nombre de mesures transitoires et la circulaire ministérielle du 13 février 1928 admet que les candidats puissent faire leur stage chez un expert-comptable non reconnu. L’organisation matérielle des examens et le contrôle des stagiaires sont confiés aux principales chambres consulaires.

La participation d’un représentant de la Chambre de commerce de Marseille aux jurys s’inscrit dans une tradition de soutien à la formation des cadres de l’économie régionale entamée à la fin du XIXe siècle. Depuis 1891, la Chambre patronne la création et soutient les enseignements de l’école d’ingénieurs qui dispense des cours de législation industrielle, de comptabilité et de droit commercial pendant les trois années de formation. La spécialisation des ingénieurs conduit à la disparition de ces matières au tournant du XXe siècle. Cet effacement s’accompagne du développement des enseignements dispensés par la section de haut enseignement commercial de l’Institut technique supérieur fondé par la Chambre de commerce en 1917. L’enseignement de la technique commerciale et comptable vise à « former un personnel de choix pour la direction des grandes entreprises » et à proposer des compléments de formation. Si l’expansion de la section est rapide jusqu’en 1927 (81 auditeurs en 1920 et 118 en 1927), la stagnation des effectifs montre que la Chambre de commerce de Marseille n’est pas parvenue à surmonter l’indifférence d’une partie de l’économie locale. Ses interventions dans l’application du décret de 1927 s’inscrivent dans ce contexte.

 

1.1.1. Les comptes rendus des jurys : de grandes exigences

Le bilan des premières sessions de l’examen préliminaire établi au cours de la séance du comité régional de la XIe région économique[On rappellera que les premières régions économiques, ont été fondées par Etienne Clémentel (1864-1936), ministre du Commerce et de l’Industrie de 1915 à 1919. Elles sont constituées sur la base du regroupement volontaire des 149 chambres de commerce locales de l’époque. La vingtaine de régions ainsi constituées correspondent aux circonscriptions des chambres régionales de commerce et d’industrie (CRCI).] du 15 juin 1929 explique la faiblesse du nombre des candidats par l’insuffisance des efforts de propagande fournis pour les attirer. Il critique la « bienveillance excessive » de certaines commissions régionales et souligne la nécessité pour l’expert-comptable, d’avoir un sérieux bagage de connaissances générales, « indépendamment des connaissances techniques et professionnelles qui lui sont indispensables pour l’exercice de sa profession ». Aucune des épreuves ne démontrant cette culture générale, le président de la XIe région suggère d’exiger un diplôme au moins équivalent au brevet supérieur pour l’inscription à l’examen préliminaire et de s’assurer que ses épreuves suffiront à écarter « les intelligences insuffisamment formées pour le rôle qu’elles ambitionnent ». La commission de législation de la Chambre de commerce de Marseille s’oppose vigoureusement à toutes les propositions visant à élargir l’accès au brevet dans les années 1930.

Dans un rapport soutenu par la Chambre de commerce et envoyé aux pouvoirs publics et à la presse en septembre 1930, A. Ridart, vice-président de la fédération des compagnies d’experts-comptables de France et des colonies, souligne que le « brevet » et le stage ne « peuvent être remis en cause », mais que les candidats comme la profession doivent être beaucoup plus « sérieusement contrôlés ». La formation d’un jury unique qui siégera à Paris pour les épreuves écrites de l’examen final et l’organisation d’une double correction pour certaines épreuves ne répondent que partiellement à ces exigences. D’autres ajustements suivent. Un arrêté interministériel, du ministère du Commerce et du sous-secrétariat d’Etat à l’Education nationale, du 18 août 1933 institue au siège de chaque région économique un registre dans lequel sont inscrits les experts-comptables brevetés par l’Etat et il reconnaît officiellement la coopération des chambres de commerce à son organisation. Un conseil de discipline interne à la profession est institué. Il est présidé par le président de la région économique assisté du président du tribunal de commerce du siège de la région et d’un magistrat de la cour d’appel. Cette décision ne fait pas l’unanimité puisque la puissante Compagnie des experts-comptables de Paris, considère qu’il « ampute l’autonomie des praticiens » et obtient son abrogation par le Conseil d’Etat en mai 1936. La Compagnie parvient ainsi à limiter strictement l’intervention des institutions consulaires dans l’organisation de la profession, mais elle ne les en écarte pas totalement.

 

1.1.2. Des révélateurs d’une conception moderne de la place de la comptabilité pour la conduite de l’entreprise

La volonté d’obliger les experts-comptables à disposer d’un niveau de culture générale élevé atteste de la reconnaissance d’une profession qui n’est pas seulement technique, mais qui a vocation à conseiller et à guider les dirigeants des entreprises dont les références culturelles doivent être partagées. Cette préoccupation se manifeste par la volonté de la Chambre de commerce de Marseille d’élargir le programme du concours en augmentant les coefficients des épreuves non techniques pour s’assurer que les futurs experts-comptables pourront non seulement « associer leurs idées », mais aussi employer des « tournures de phrases correctes » et faire preuve de sens critique et d’esprit d’analyse.

La faiblesse numérique des candidats et la différence entre le nombre d’inscrits et celui des candidats qui se présentent aux épreuves constituent d’autres sujets de préoccupation de la Chambre : le nombre maximum de candidats est atteint en 1934, avec 41 inscrits à l’examen préliminaire et 36 présents mais seuls 32 inscrits composent. La carrière d’expert-comptable suscite donc peu de vocations et les effectifs de comptables brevetés restent faibles. Seuls 650 brevets sont délivrés à l’échelle nationale entre 1937 et la guerre.

L’investissement de la Chambre de commerce de Marseille dans l’application du décret de 1927 est à la mesure de sa reconnaissance de la nécessité d’appuyer le mode de direction des entreprises sur l’expertise et sur des critères rationnels. Il fait de cette institution un relais important de la « nébuleuse managériale » de l’avant-guerre dont les piliers ne sont donc pas exclusivement parisiens mais qui trouve aussi des échos dans des réseaux patronaux locaux, alors que l’Etat s’engage assez peu. L’organisation et le financement des examens, comme le suivi du stage, dépendent des intérêts économiques locaux représentés par les Chambres de commerce. La réaction de la Compagnie des experts-comptables de Paris à cette intervention montre que le contrôle de l’expertise devient objet de luttes, révélant une prise de conscience de l’importance du management par les responsables des entreprises. La puissance publique met un terme à ces conflits avec la création de l’ordre des experts-comptables et des comptables agréés à partir des textes dits lois du 3 avril 1942. Les stages et la discipline interne à la profession relèvent désormais de l’ordre. Tout en répondant aux principales revendications des jurys d’examens des chambres de commerce, ces décisions les évincent progressivement de l’organisation des examens. Cette éviction est confirmée après la Libération. La préparation à l’expertise comptable est prise en charge par l’enseignement public. Elle est confiée à trois instituts des techniques économiques -section comptable- créés par l’arrêté du ministre de l’Education nationale du 3 février 1944 auprès des facultés de Paris, Lyon et Toulouse, et qui s’ajoutent à l’institut national des techniques économiques et comptables du CNAM. Marseille ne dispose d’aucun centre de formation et sa Chambre de commerce, tout en restant très liée avec le nouvel ordre régional et national des experts-comptables, n’intervient plus dans le contrôle de la formation à l’expertise. Son investissement antérieur dans l’accompagnement des futurs experts-comptables n’en reste pas moins le signe de la présence et de l’efficacité d’une « nébuleuse managériale » régionale, capable de diffuser des pratiques nouvelles.

 

2. L’organisation de la formation des personnels d’encadrement et de gestion du commerce et de l’industrie par la Chambre de commerce de Limoges et de la Haute-Vienne (1885-1975)[Les éléments de cette partie ont été rassemblés à l’occasion de la rédaction d’un ouvrage sur l’histoire de la compagnie consulaire, Druelle-Korn et Plas, 150 ans d’avenir, la Chambre de Commerce et d’Industrie de Limoges et de la Haute-Vienne, 1858-2008, CCI de Limoges et de la Haute-Vienne, 2009.]

 

Loin de la capitale, un nom associé à la disgrâce, Limoges est à la fois depuis la fin du XIXe siècle un centre industriel actif, exportateur renommé autour de quelques fabrications (porcelaine et cuir en particulier) et un espace économie fragile subissant durement les effets des conflits, des années de crise économique puis de la reconversion industrielle. Des lendemains de la brève Commune de Limoges aux Trente Glorieuses qui s’apparentent plutôt localement à de Belles Médiocres, la Chambre de commerce et d’industrie de la capitale limousine et de la Haute-Vienne se distingue par des actions volontaristes en matière de formations professionnelles, en particulier celles destinées à former le personnel d’encadrement et de gestion de ses entreprises industrielles et commerciales dans une région où l’offre publique a longtemps été réduite. A l’instar du cas des experts-comptables précédemment présenté, on retrouve dans le cas limougeaud la précocité voire l’originalité des initiatives consulaires en matière d’enseignement ainsi que la défense de prérogatives face aux interventions des pouvoirs publics

Fondée par un décret impérial en 1858, la Chambre de commerce de Limoges favorise dès 1885 la création d’un Cercle d’études commerciales doté de nombreux cours commerciaux, dont ceux de comptabilité. Ces derniers sont fréquentés par des employés soucieux d’y acquérir les connaissances professionnelles qui leur permettent de gravir les postes de responsabilité dans les entreprises et maisons de commerce de la place. Dans les débats internes de la chambre, le manque de qualification des demandeurs d’emploi est régulièrement souligné. Quelques années plus tard, en 1911, le Président de la compagnie Charles Lamy propose une réponse pratique à cette question : la création d’une Chambre des métiers de la Haute-Vienne placée sous le patronage de la Chambre de commerce et dont les buts seraient, avant tout, de former et d’instruire.

La nouvelle structure adopte la forme associative mais sa présidence revient au président de la Chambre. Elle a pour tâche de « créer à Limoges et dans certaines villes du département, des cours industriels, gratuits, dits cours complémentaires d’apprentissage parce qu’ils sont d’abord en faveur des apprentis et ensuite des adultes s’il y a lieu ». Elle proposait des conférences et des causeries « pour cultiver chez les apprentis et les adultes le goût de leur métier » et elle organisait tous les ans des concours d’apprentissage et une exposition assortie de récompenses. Avant la guerre, l’instance consulaire envisage de créer des examens à l’issue de la période de l’apprentissage et de délivrer des diplômes. Elle propose aussi d’assurer l’orientation professionnelle des enfants et de favoriser le placement des jeunes gens. Il s’agit là, avant l’heure et le vote de la loi Courtier du 26 juillet 1925, de la première Chambre des métiers de France, l’organisme est original dans la mesure où il n’a pas seulement pour but de centraliser tout ce qui concerne l’enseignement professionnel mais doit constituer aussi un « Bureau départemental d’études sur les industries locales » et poser les premiers jalons de ce qu’on appellera, par la suite, la formation continue puisqu’il est apte à délivrer des cours de perfectionnement réservés aux patrons et contremaîtres[Voir la communication à paraître de Plas, « La Chambre des Métiers de la Haute-Vienne, genèse de la « première chambre des métiers française », in Actes du colloque les Corps intermédiaires économiques, entre l’État et le marché, Druelle-Korn (dir), Université de Limoges, FLSH, PULIM 2010.].

À la fin de la Première Guerre mondiale, la chambre des métiers consulaire connaît un nouvel élan dans un contexte national modifié par un double mouvement à l’origine de tensions pour le monopole et l’indépendance de la chambre de commerce de Limoges en matière de formation professionnelle. D’une part, les actions en faveur de la reconnaissance d’un statut de l’artisanat, de l’artisan associé à la constitution de Chambres des métiers débouchent sur la définition sur une reconnaissance institutionnelle au milieu des années Vingt, d’autre part, l’enseignement technique est détaché du ministère du Commerce et de l’Industrie pour constituer à l’automne 1919 un sous-secrétariat d’État rattaché à l’Instruction Publique, ce au grand dam du ministre du Commerce Clémentel qui estime que son ministère a beaucoup fait en la matière. En Haute-Vienne, les élus de la chambre de commerce parviennent à résister avec succès à la constitution d’une Chambre des métiers à Limoges jusqu’à la loi réorganisant en mars 1936 le Conseil National Economique. La Chambre des métiers de Limoges ne voit le jour qu’en mai 1938. De fait, entre les deux guerres, c’est la chambre des métiers consulaire qui continue à organiser les cours professionnels désormais associés aux Cours commerciaux, fusion rendue profitable par la nouvelle loi votée par le Sénat qui rendait obligatoire la fréquentation de cours techniques.

Cependant au sortir de la Seconde Guerre mondiale il ne reste pratiquement rien de ces initiatives. Il faut alors attendre la fin des années 1960 et la décennie 1970 pour voir à nouveau les représentants consulaires se mobiliser activement et construire un programme d’enseignement novateur. Ils parviennent à anticiper puis à accompagner les bouleversements de la carte des formations d’enseignement général et professionnel de la Région. Au cours des deux décennies pendant lesquelles croissance économique rime aussi avec reconversion industrielle, les élus consulaires réalisent que la destruction des emplois industriels, le développement des services de même que les nouvelles formes de la compétitivité, exigent d’urgence des mesures en faveur de la formation à la gestion et à l’encadrement. Pour freiner le déclin des activités, les développer, en attirer de nouvelles qui pourraient être tentées par les primes à la décentralisation et à l’aménagement du territoire, il faut que la région offre aux entreprises des personnels qualifiés. Le tableau en la matière est plutôt sombre : taux d’encadrement des PME locales très bas avec des patrons débordés, très faible capacité à faire venir sur place des cadres formés dans les Grandes Écoles de Commerce ou d’Ingénieurs ; absence de qualification du personnel aux nouvelles techniques de vente, à la gestion, puis à partir de la fin des années 1970 début de la révolution informatique qu’il ne faut pas manquer.

Au milieu des années 1960, le grand artisan de la formation professionnelle au sein de la Chambre est un élu, Roger Roubertie. Appartenant à la catégorie des industriels, il préside la Commission de l’enseignement. À l’été 1965, il rappelle la vocation des compagnies consulaires en matière professionnelle et il rapporte le projet de création par la Chambre d’un Institut de Promotion des Commerces de l’Ameublement – Décoration - Porcelaine. Il n’existe pas à l’époque en France d’institut de promotion spécialisé dans cette branche commerciale. Il importe de rappeler que dans son exposé de présentation, l’élu justifie ce choix en se référant explicitement aux orientations du Ve plan. Lancé par Pierre Mendès France (1907-1982), ministre de l’Économie nationale, le plan pour les années 1966-1970 est fondé sur l’impératif industriel, il prévoit le fort accroissement des dépenses que les ménages français consacreront dans les années à venir à l’habitat et à son équipement. Il s’agit du témoignage concret de l’horizon d’attente fournit par le plan aux dirigeants des entreprises. Un plan voulu comme un réducteur d’incertitudes selon les mots du Commissaire général au Plan Pierre Massé, incitant les entrepreneurs et leurs représentants à investir. Prenant en compte l’existence à Limoges et dans la région d’usines de porcelaine, de fabriques de meubles, d’une École Nationale d’Arts Décoratifs, et de la position géographique de la ville, Roubertie propose la mise en place d’une formation de 10 mois à raison de 35 heures par semaines. Le projet est approuvé à l’unanimité et encouragé par les autorités. L’IPROCAD est né. La même année, le 18 octobre 1965, la Chambre ouvre un cours de perfectionnement commercial destiné plus particulièrement aux commerçants et à leurs enfants. Il connaît un grand succès.

Les formations s’étoffent. En octobre 1967 la Chambre inaugure une École pratique de Représentation (EPR). C’est toujours Roubertie qui conçoit cette école en relation avec la Fédération nationale des Directeurs commerciaux de France. Au printemps 1968 les succès de l’élu dans la mise en place d’enseignements professionnels sont reconnus au plan national. Il devient vice-Président de la Commission de l’Enseignement de l’Assemblée Permanente des CCI, avec la mission d’assurer la présidence de la sous-commission des Écoles spécialisées.

En 1974, un bilan des formations de la CCI de Limoges et de la Haute-Vienne, s’établit comme suit :

- IPROCAD, 297 cadres moyens en 9 années

- ESSEL (Ecole Supérieure de Sécurité et de l’Environnement), 118 animateurs de sécurité en 6 ans

- Centre d’enseignement des Techniques modernes de Distribution CETEMODIS, 114 techniciens en 4 années

- Stages de transition pour 214 agriculteurs[En la matière, la Chambre prend acte des progrès de la productivité et de l’exode agricole, la Haute-Vienne rurale a perdu 17 % de sa population entre 1954 et 1975. La compagnie innove en 1970 en ouvrant une section de transition destinée aux agriculteurs en reconversion.]

- Sans compter l’institution de formation permanente dans le cadre de la loi du 16 juillet 1971 sur la Formation Professionnelle.

Parallèlement aux formations sectorielles représentées par les centres et écoles précités, le manque de cadres récurrent conduit à plusieurs initiatives. En octobre 1958, Édouard Decoster, élu consulaire et dirigeant de la firme Legrand, décide de fonder une École de Maîtrise à Limoges. Ce n’est qu’à l’issue de plusieurs années et tentatives qu’est durablement installée en 1975, l’Institut Supérieur de Formation à la Gestion du Personnel (ISFOGEP) sous l’égide de la CRCI Limousin-Poitou-Charente et de l’Association Nationale des Directeurs et Cadres de la Fonction Personnel (ANDCP)[Sur l’histoire de l’association fondée en 1947 et le rôle de l’ANDCP, au niveau national et dans ses composantes régionales, il reste beaucoup à étudier. On renvoie en particulier à la thèse d’histoire soutenue par l’un de ses anciens présidents, Jean Fombonne, L’affirmation de la fonction personnel dans les entreprises, France, 1830-1990, Paris, Vuibert, 2000, ainsi qu’à sa revue Direction de Personnel.] dont le rôle régional mériterait de nouvelles recherches.

A partir des années 1970, la création de l’Université de plein droit de Limoges remplaçant les collèges universitaires, favorise de nouveaux partenariats avec les Facultés de Droit, Économie, Sciences, et l’Institut Universitaire de Technologie sans pour autant faire disparaître les structures et écoles issues de la politique de la compagnie consulaire[A la suite de l’ISFOGEP, la Chambre de commerce de Limoges fonde en 1987 l’Ecole d’Ingéniérie Informatique de Limoges (3iL), en 1990 l’école Cs2i destinée à former des concepteurs de systèmes d’information et tout récemment en 2007 s’ouvre l’Institut d’Administration des Entreprises de Limoges en partenariat avec l’Université de Limoges.]. Le savoir faire en matière de formation de cadres, de techniciens et d’employés permet à CCI de Limoges à la fois de répondre souplement aux besoins locaux de ses ressortissants, et d’exporter nationalement, voire internationalement des formations en matière d’environnement et de sécurité par exemple, renforçant tout à la fois la notoriété de la structure consulaire et de la Région. Tracée ici dans ses grandes lignes, la politique en matière de formation professionnelle de la Chambre de commerce de Limoges et de la Haute-Vienne nous paraît témoigner de l’ancienneté, de la vitalité et de la capacité d’initiative des compagnies consulaires de province dans la formation des managers.

 

3. Le Centre de Recherche des Chefs d’entreprise (CRC) et l’enseignement du management dans la France des années cinquante : une philosophie et des techniques

 

Le CRC est né en 1953 de la volonté conjointe de Jacques Warnier, patron lainier de la région de Reims qui, après le CCOP dans les années trente et l’Office des comités sociaux pendant la guerre voit une occasion de mettre à l’œuvre ses idées sur la réforme de l’entreprise, de Georges Villiers qui a besoin d’une think tank pour le CNPF et du Centre des Jeunes Patrons (CJP). En pleine croisade pour l’accroissement de la productivité[Boulat, Jean Fourastié, un expert en productivité et en modernisation, Besançon, PUFC, 2008.], les patrons français se rendent compte que l’exercice de direction ne se réduit pas à l’application d’une collection de techniques limitées et changeantes, mais qu’il exige la présence d’un modèle de référence, susceptible de représenter les mécanismes qui régissent les communautés d’hommes et de machines. Pour répondre à ce besoin intellectuel nouveau d’une théorie générale de l’entreprise, le CRC doit remplir deux missions : contribuer à l’élaboration de cette théorie générale et dispenser des formations tenant compte des dernières techniques managériales élaborées outre-Atlantique afin de combler le management gap qui devient patent à partir du début des années 50. Si l’activité du CRC n’a fait l’objet, à ce jour, d’aucune étude systématique[Outre une brochure hagiographique éditée par l’Institut de l’Entreprise (Armand Braun, Le CRC, du Centre de recherches et d’études des chefs d’entreprise à l’Institut de l’entreprise, Paris, Institut de l’Entreprise, 2001), le CRC est surtout mentionné dans les travaux universitaires relatifs au développement de l’enseignement de la gestion en France dans les années 60. Voir Chessel et Pavis, Le technocrate, le patron et le professeur, une histoire de l’enseignement supérieur de gestion, Paris, Belin, 2001, p. 39-44 et Kipping et Nioche, « Politique de productivité et formations à la gestion en France (1945-1960) : un essai non transformé », Entreprises et Histoire, 14-15, juin 1997, p.76-77.], le croisement des recherches récentes sur le programme français d’accroissement de la productivité avec les archives Warnier permettent de d’approfondir l’étude du transfert et de la diffusion en France de savoirs managériaux par des réseaux de patrons, de permanents patronaux ou de hauts-fonctionnaires.

 

3.1. Aux origines du CRC

Né en 1901, Jacques Warnier est issu d’une famille de lainiers catholiques de Reims. Après la Première Guerre mondiale qui le marque durablement, il est envoyé en Angleterre puis aux Etats-Unis d’où il revient effrayé, fustigeant la mystique du dollar qui transforme les Américains en esclaves standardisés[Archives Nationales du Monde du Travail (ANMT), 57AS 28, réponse à l’enquête de Civilisation, 15 juin 1939, p. 2.]. A la mort de son père, il devient, à 26 ans, gérant de la société familiale, juste avant que la crise économique n’entraîne une baisse dramatique des exportations vers les pays anglo-saxons qui constituaient la plus grande part du chiffre d’affaires. Conscient de son rôle de chrétien dans le monde et de son rôle de chef dans son milieu professionnel, il veut incarner le spirituel dans le temporel et fonde successivement, en 1931, la Société de Saint-Louis et, en 1934, l’Alliance corporative des industries textiles de Reims et de la région[ANMT, 57AS 28, Témoignage de Mme Warnier sur son mari.]. En 1936, dans le cadre de la réorganisation du patronat français provoquée par l’élection du gouvernement de Front populaire et par l’accord Matignon, il participe à la fondation du CCOP, think tank corporatiste où il est très actif (commission des alliances sociales, formation des permanents patronaux) tout en contribuant à la création du CJP. Pendant la guerre, tout en restant fidèle à son idéal corporatiste, l’aspect modernisateur de Warnier l’emporte sur son aspect réactionnaire puisqu’il est à l’origine de l’Office des comités sociaux.

La formation des chefs d’entreprise devient sa préoccupation centrale après la Deuxième Guerre mondiale lorsqu’il participe à une mission de productivité patronale aux Etats-Unis en 1951 organisée par la Chambre de Commerce de Paris. Révisant sa vision négative de l’entre-deux-guerres, Warnier apprécie désormais une civilisation transformée par la « révolution morale » du New Deal : comme d’autres, il est frappé par la richesse des ouvriers américains et par le fait que les universitaires ne soient pas, comme en France, des théoriciens coupés des réalités économiques et sociales. Pour jouer pleinement leur rôle dans le développement d’un nouvel état d’esprit productiviste, les patrons français doivent être formés aux meilleures méthodes d’organisation et de relations humaines, d’où la nécessité de créer un institut spécifique dont le but serait double : former des hommes « capables de changer le cours de choses » et de jeunes diplômés, futurs patrons[ANMT, 57AS4, rapport de Warnier sur son voyage aux Etats-Unis, octobre 1951.].

Deux groupements patronaux, outre le CJP, s’occupent déjà de la question : le Centre de Préparation aux Affaires créé en 1930 par la Chambre de Commerce de Paris et de l’Ecole des chefs d’entreprise et des cadres supérieurs du Centre Français du Patronat Chrétien qui propose une formation axée sur les problèmes sociaux (mais l’institution n’a qu’un influence morale). Il faut également mentionner le Comité national de l’organisation française (CNOF) où Rolf Nordling s’est toujours efforcé d’offrir aux cadres un enseignement basé sur les méthodes américaines[Nordling est un des fondateurs du CNOF, PDG d’une société de produits d’entretien Solitaires. Il connaît les Etats-Unis et de nombreuses figures du Scientific Management. Pour une brève biographie de Nordling, voir Revue CNOF, 28, avril 1954, p. 21-24.]. Le CNPF réservant un accueil favorable aux propositions de Warnier, Georges Villiers le charge de créer un Centre de recherches et d’études pour les chefs d’entreprise (CRC) dont les statuts sont déposés le 22 janvier 1953 : cette association qui prend la forme d’un groupement professionnel patronal propose des sessions d’études aux patrons souhaitant acquérir un enseignement pratique des techniques managériales et des sessions de recherche doctrinales sur des problèmes économiques et sociaux réservées aux membres de l’Association.

 

3.2. Création de l’Ecole

Parallèlement, les programmes de l’Ecole sont en cours d’élaboration. Grâce aux relations de Rolf Nordling avec certains universitaires américains, le CRC envoie trois de ses animateurs se former aux méthodes d’enseignement utilisées outre-atlantique : Jean Predseil, ancien secrétaire général du CJP ; Maurice Teper, ingénieur en chef du cabinet d’organisation Paul Planus et Jean Benoît [Intègre l’Ecole des Mines de Saint-Etienne après avoir refusé une place de Major à Centrale. Il entre à Alais Froges et Camargue (AFC, l’une des sociétés constitutives de Pechiney) à 26 ans. Quatre ans plus tard, il est directeur de l’Usine de l’Argentières où il obtient le meilleur prix de revient de l’aluminium en 1932. Membre du CNOF dans les années trente, il travaille avec Wallace Clark. A partir de 1939, il dirige le servie d’Organisation industrielle chargé de la réorganisation de la société. Choisis par Jean Monnet pour faire partie du groupe de travail productivité en 1948, il met en place des primes à la productivité chez AFC depuis le début de l’année 1948. Membre de la Commission du Plan comptable national. Il participe à diverses missions de productivité (dont celle des experts-comptables en 1951). Enseignant à l’ENA, à l’Ecole de Guerre, à l’INSEAD. Membre fondateur de l’Institut de Contrôle de Gestion. Avec Robert Satet c’est l’un des pères fondateurs du contrôle de gestion en France. Voir Berland, « Le contrôle budgétaire », Paris, 2002 ; Cailluet, Stratégies, structures d’organisation et pratiques de gestion de Pechiney des années 1880 à 1971, thèse de doctorat d’histoire, Lyon II, 1995.]. Les trois suivent ainsi en avril juin 1952 à Pittsburg un cycle de conférence d’Harold Bright Maynard, organisateur conseil dont l’enseignement se partage entre technique 40% et relations humaines 60%. Enthousiastes, les délégués du CRC établissent, à leur retour, un programme de cours dits « sessions de 4 semaines ». L’enseignement technique porte sur la direction de l’entreprise, la gestion du personnel, les méthodes de production et les finances. Une partie du programme est également consacrée aux relations humaines dans l’entreprise, à l’efficacité du personnel et de son chef et à la préparation des décisions industrielles. Pendant leur formation, les stagiaires sont hébergés au château de Louche situé à Anet sur Marne. Le succès des stages est spectaculaire puisque de 97 participants en 1954-1955, on passe à 159 l’année suivante et à 225 en 1956-1957.

Si le recrutement des stagiaires s’effectue par relations pour les premiers cycles de 1954, Warnier veut les promouvoir plus largement[ANMT 57AS6, avant projet d’ordre du jour d’une réunion du Bureau, rédigé par Warnier, avril 1954.]. La constitution d’une mission d’information censée toucher directement les groupements régionaux de chefs d’entreprise permet de gagner des auditoires patronaux à Lyon, Marseille et Nancy. A l’origine Warnier souhaitait que le CRC dispose dans tout le pays de professeurs et de programmes qui lui soient propres mais des raisons financières et psychologiques l’amènent à renoncer car il constate « que cela fait peur », les organismes s’occupant déjà de formation patronale ayant tendance à considérer le CRC comme un concurrent. Il opte donc pour une autre solution : le CRC se servira d’expériences déjà faites et les animera en inspirant, sélectionnant et décentralisant l’ensemble de la formation patronale : « il ne s’agit pas pour notre association de monter elle-même des sessions dans toute la France. Des animateurs existent déjà. Nous pouvons coordonner leur action, contrôler leurs programmes »[ANMT 57AS5, note de Warnier « CRC », 22 janvier 1953.]. Et de fait, dès sa création, le CRC était entré en contact avec différents organismes régionaux : à Lille le CIEPI (commission interprofessionnelle pour l’étude des problèmes industriels présidée par André Ségard) qui a fondé un centre de formation patronale animé par Cambien (diplômé d’Harvard) ; à Rouen avec Gorge qui organise un cycle de conférences pour les patrons du textile ; à Lyon avec la Chambre syndicale de la métallurgie du Rhône présidée par Fred Traverse qui propose un cours de formation général de chefs d’entreprise rigoureusement sélectionnés.

Warnier refusant de lui donner une structure régionale afin de ne pas heurter le CNPF, le CRC ne commence à assurer véritablement son rôle d’organisateur qu’à partir de 1955 : à Nancy, il collabore au programme de perfectionnement du Centre universitaire de coopération économique et social ; à Paris il aide à la mise au point du programme de l’institut des sciences et techniques humaines fondé par Hans Hartung ; a Angers, il participe au cours de la troisième année de l’Ecole supérieure des sciences sociales. Toutefois, l’action de coordination du CRC reste peu importante, exception faite des régions de Lyon et Marseille car l’institut concentre l’essentiel de ses efforts sur la région parisienne où il propose ses propres programmes de recherche de formation au château de Louche, où les participants aux sessions sont de plus en plus nombreux.

 

Conclusion

Il s’agissait de mieux cerner la composition et les pratiques d’une « nébuleuse managériale », à l’articulation de l’Etat et du secteur privé, dans les deux premiers tiers du XXe siècle et de situer l’évolution du « management à la française » dans un cadre chronologique précis, entre le début du siècle, marqué par l’affirmation de l’industrialisation, et la fin des années 1960, marquée par la contestation des fondements de la croissance économique. Nous souhaitions éclairer, au sein du patronat, des acteurs, des institutions et des lieux participant à la réflexion et aux changements des pratiques d’organisation des entreprises privées françaises. Nous avons privilégié pour cela un apport régional, l’apport parisien étant souvent mieux connu[CCIP, collectif, La Chambre de commerce et d’industrie de Paris 1803-2003, Histoire d’une institution, Genève, Droz, 2003. Le rôle de cette institution en matière de diffusion des pratiques modernes d’organisation reste cependant à clarifier à partir des archives du Centre de préparation aux affaires créé en 1930, archives qui seront étudiées dans un avenir proche], et confédéral. Un éclairage partiel a été proposé sur le rôle des Chambres de commerce de Marseille et de Limoges et sur celui du CRC en faveur du développement et de l’implantation de nouvelles « modes managériales » et d’une amélioration du bagage intellectuel dont disposent les patrons, les permanents patronaux et les cadres de l’entreprise en matière de management au sens large. L’examen des initiatives retenues à l’échelle régionale par les chambres de commerces, ou bien par le CRC à l’échelle confédérale, en matière de formation et d’encouragement des entreprises néglige volontairement celui des décisions du « sommet » (Etat) pour souligner leur capacité à répondre aux besoins des entreprises. Cette efficacité explique que, sauf pour l’expertise-comptable, ces institutions résistent à la concurrence des organismes publics conçus pour les remplacer.

Les interventions des chambres de commerce de Marseille et de Limoges présentées ici, mais surtout celles de Paris dont le rôle a été négligé, en faveur du développement de la formation commerciale et comptable permet à la France de se situer en tête des nations industrialisées en matière de formation commerciale de haut niveau à partir des années 1930. En revanche, si l’on s’intéresse plus exclusivement à l’enseignement des pratiques de management au sens anglo-saxon du terme, qui concerne des pratiques importées des Etats-Unis, on constate que la France se situe dans le peloton de queue jusqu’au milieu des années 1960. La faiblesse de l’ouverture des entreprises et des centres de formation aux expériences internationales, le manque de soutien des autorités politiques à la formation technique et professionnelle en générale comme l’indifférence relative des entreprises pour la question explique son classement loin derrière de petits pays comme la Belgique et l’Italie[Fridenson et Paquy, « Du haut enseignement commercial à l’enseignement supérieur de gestion (XIX-XXe siècle) », dans Lenormand (dir.), La Chambre de commerce de Paris (1803-2003). II. Études thématiques, Genève, Droz, 2008, p. 199-257.]. Le rattrapage en matière de formation au management est impulsé par la Reconstruction, le CRC joue alors un rôle majeur puis les grandes écoles commerciales, HEC Paris en tête, toujours dans le giron des chambres de commerce mais désormais totalement reconnues par l’Etat, s’engagent dans la course et obtiennent des résultats décisifs.

 

 

 

Bibliographie

 

Seuls les ouvrages et articles spécialement mobilisés pour ce travail sont présentés ici

Boulat, R., Jean Fourastié, un expert en productivité et en modernisation, Besançon, PUFC, 2008

Braun, A., Le CRC, du Centre de recherches et d’études des chefs d’entreprise à l’Institut de l’entreprise, Paris, Institut de l’Entreprise, 2001

Brucy, H., Histoire des diplômes de l’enseignement technique et professionnel (1880-1965). L’État, l’École, les entreprises et la certification des compétences, Paris, Belin, 1998

CCIP, collectif, La Chambre de commerce et d’industrie de Paris 1803-2003, Histoire d’une institution, Genève, Droz, 2003

Chessel, M.-E. et Pavis, F., Le technocrate, le patron et le professeur, une histoire de l’enseignement supérieur de gestion, Paris, Belin, 2002

Druelle-Korn, C. et Plas, P., 150 ans d’avenir, la Chambre de Commerce et d’Industrie de Limoges et de la Haute-Vienne, 1858-2008, CCI de Limoges et de la Haute-Vienne, 2009

Druelle-Korn, C. (dir.), LesCorps intermédiaires économiques, entre l’État et le marché, Université de Limoges, PULIM à paraitre 2010

Fridenson, P. et Paquy, L., « Du haut enseignement commercial à l’enseignement supérieur de gestion (XIX-XXe siècle) », dans Lenormand, P. (dir.), La Chambre de commerce de Paris (1803-2003). II. Études thématiques, Genève, Droz, 2008, p. 199-257

Kipping, M. et Nioche, J.-P., « Politique de productivité et formations à la gestion en France (1945-1960) : un essai non transformé », Entreprises et histoire, 14-15, juin 1997, p.76-77

Lemercier, C., Un si discret pouvoir.Aux origines de la chambre de commerce de Paris, 1803-1853, Paris, La Découverte, 2003

Lenormand, P. (éd.), La chambre de commerce et d’industrie de Paris (1803-2003). II. études thématiques, Genève, Droz, 2008

 

Revues

Bulletin de l’Ordre national des experts-comptables et des comptables agréés

Bulletin du CNOF

Sources

- Archives nationales du monde du Travail – ANMT (Roubaix, France)

57 AS Papiers Warnier

- Archives de la Chambre de commerce de Marseille - CCIM

MJ0 Interventions diverses

MK Experts-comptables

MF Procès-verbaux des séances de la commission de la législation

- Archives Départementales de la Haute-Vienne

- Archives de la Chambre de commerce de Limoges et de la Haute-Vienne