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Chapitre 1

Une approche par zones géographiques des processus de diffusion des pratiques managériales

Chapitre 2

Une approche par centre d'intérêt : technique, branche, secteur et entreprise

Chapitre 3

Diffuseurs de doctrine, auteurs et dogmes en management

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Le Saint-Simonisme, doctrine et pratique du management

  • Hervé LE BRET

    Docteur en histoire,
    Trésorier de la Société des études saint-simoniennes
    hervelebret@yahoo.fr

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Résumé

Dés 1825, les saint-simoniens veulent substituer le manager au propriétaire et redistribuer par le crédit les moyens de production. Ils promeuvent la finalité sociale des transports. Sous le Second Empire, ils créent les premières grandes entreprises et le prototype de la banque universelle finançant des sociétés anonymes. Dans les chemins de fer, ils traitent des problèmes nouveaux de planification, de fonctionnement et de gestion d’un personnel nombreux et disséminé. Ils lancent les grands travaux d’urbanisme et les services publics. Ils pressentent l’importance de la communication interne et externe vers les places financières, les pouvoirs publics et la presse.

Henri de Saint-Simon (1760-1825) est considéré comme le véritable fondateur de la religion industrielle et scientifique de l’Occident moderne, qui tend maintenant à s’imposer partout[Musso, La Religion du monde industriel. Analyse de la pensée de Saint-Simon, Editions de l’Aube, 2006.]. Sa doctrine appelle à la création du parti des industrialistes qui doit faire accéder au pouvoir les « producteurs » à la place des « oisifs ». Après la disparition de leur fondateur en 1825, les saint-simoniens la développent et la mettent en application, inaugurant l’âge d’or de l’industrialisme à la française. Dans un premier temps, ils publient leurs études sur le rôle du « manager » dans le système industriel. Dans un deuxième temps, qui trouve son apogée sous le Second Empire, ils sont au nombre des principaux acteurs de l’équipement du territoire en infrastructures de transport, de services et d’urbanisme. Certains ont reproché à ces idéalistes de 1830, auteurs d’une utopie sociale et morale se donnant pour but un nouveau christianisme, de s’être lancés comme les autres hommes d’affaires dans la course aux profits et la concurrence internationale. Or les recherches récentes sur les textes originaux prouvent que les saint-simoniens ont été à la fois des utopistes et des hommes d’action. En effet ils ont défini de façon moderne le rôle du manager et innové en créant les premières sociétés par actions avec des ingénieurs à leur tête, en donnant à ces entreprises une dimension nationale voire internationale, en y développant la communication interne et externe par des moyens modernes. Ils ont sacralisé l’entreprise.

 

1. Mise en valeur du rôle du manager dans la doctrine

 

La mise en valeur du rôle du manager apparaît dès 1825 dans les publications des saint-simoniens dont les titres sont significatifs : Le Producteur (1825-1826), L'Organisateur (1829-1831), Le Globe (1824-1832), Le Crédit (1848-1850). Leur doctrine oppose les "travailleurs" aux "oisifs" et prévoit de distribuer les instruments de travail aux « producteurs » qui bénéficieront de crédits pour mener à bien les projets les plus utiles à la société. Dans l’article intitulé « Conversion morale d’un rentier »[Enfantin, « Conversion morale d’un rentier », Le Producteur, 1826, I, p.401, IV p.212.], Prosper Enfantin considère que la mobilisation maximale des capitaux requiert l'abolition de l'héritage. La redistribution des moyens en faveur des plus capables et des plus méritants sera effectuée par le crédit au moyen de ce qu'Enfantin et Rouen appellent dès 1825 la "société commanditaire de l'industrie". Cette notion est développée en juillet 1830 par Gustave d’Eichthal dans sa Lettre à un banquier[d’Eichthal, « Lettre à un banquier », L’Organisateur, 23 octobre 1830.] puis en août 1831 par Isaac Pereire dans les Leçons sur l’industrie et les finances suivies d’un projet de banque, publiées en 1832 sous l’égide du Globe. Par la centralisation du crédit entre des mains expertes, l’allocation des capitaux doit être optimale et la société organisée en fonction de l’utilité sociale des projets. L’Organisateur se donne en 1831 comme but d’instituer une méritocratie : « Il n’y aura plus de propriété conférant à quelques hommes le privilège de l’oisiveté, tous travailleront ; et ceux seulement qui travailleront le plus, ou dont les travaux auront le plus d’importance, seront les plus favorisés et les plus considérés » D’où le slogan figurant en tête de chaque numéro : « A chacun selon sa capacité, à chaque capacité selon ses œuvres ».

La compétence du manager doit prendre une dimension nationale voire mondiale. Le changement d’échelle rendu possible par la constitution des réseaux internationaux de transports, décrits dès 1832 par Michel Chevalier dans Le Système de la Méditerranée[Chevalier, « Le Système de la Méditerranée », Le Globe, 12 février 1832.], donne au manager les moyens de réaliser "l'association universelle" des producteurs. Cet ingénieur au corps de mines appelle à la découverte des autres civilisations : « La Méditerranée va devenir le lit nuptial de l’Orient et de l’Occident ». Concrètement, la mission saint-simonienne en Egypte débouchera sur une coopération culturelle avec l’Ecole polytechnique de Boulacq[Charles Lambert, dit Lambert Bey, Polytechnicien, fonde l’école polytechnique de Boulacq  près du Caire.] et la réalisation des premiers grands projets internationaux, dont le plus célèbre est le canal de Suez, conçu par Enfantin mais réalisé par Lesseps à la suite d’intrigues politiques.

Au-delà des objectifs économiques, le manager poursuit une haute mission : faire bénéficier le plus grand nombre du progrès technique. Les membres de l’école saint-simonienne sont pour la plupart des ingénieurs ou des financiers, professionnels expérimentés. Ils ont visité lors de voyages d’études les régions industrielles et constaté la dureté de la condition ouvrière. C’est donc en connaissance de cause qu’ils assignent au manager une priorité sociale : « Toutes les institutions sociales doivent avoir pour but l'amélioration progressive du sort moral, physique et intellectuel de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre ».

 

2. Changement d’échelle du management des entreprises

 

En application de leur doctrine, les saint-simoniens créent sous le Second Empire les premières grandes entreprises de taille nationale et internationale dans les domaines du crédit, des réseaux de transports et de l'urbanisme.

 

2.1. Dans le domaine du crédit

Le Crédit Mobilier est fondé en 1852 avec le capital considérable de 60 millions de francs, alors que la Banque de France n’a qu’un capital de 90 millions. Il concrétise la société commanditaire de l’industrie imaginée par Isaac Pereire en 1831. C’est le premier établissement de crédit à vocation universelle, à la fois holding financier et banque d'affaires. Comme le montre l’organigramme joint[Organigramme du groupe Pereire autour du Crédit mobilier, illustration n°1 en annexe.], le Crédit mobilier parvient avec des participations minoritaires à contrôler une quarantaine de grandes entreprises dans le domaine des transports et des services. Associé à d’autres groupes, il mène une politique ambitieuse de fusions-acquisitions dans des domaines innovants. Il fait appel aux marchés financiers français et étrangers, s’adresse à un public plus large en abaissant à 500 francs le montant minimum des obligations. De plus, il gère de façon centralisée la trésorerie de l’ensemble des compagnies de chemin de fer et de ses nombreuses filiales françaises. Le succès de la formule du Crédit mobilier français suscite la création dans plusieurs pays étrangers de banques par actions sur le même modèle, notamment le Crédit mobilier espagnol en Espagne, la Darmstädter Bank en Allemagne et le Creditanstalt en Autriche. Parallèlement, d'autres saint-simoniens, Arlès-Dufour pour le Crédit-Lyonnais et Paulin Talabot pour la Société Générale, créent en France les premières banques de dépôt à guichets multiples, donc au contact pour la première fois avec un public élargi.

 

2.2. Dans le domaine des transports

Les saint-simoniens innovent aussi en participant à la constitution d’une compagnie de navigation à vapeur, la Compagnie Générale Maritime, et de plusieurs grandes compagnies de chemins de fer en France, en Europe et en Algérie. Grâce à une bonne présentation de leur projet par des ingénieurs des Ponts et Chaussées de qualité, Lamé, Clapeyron et les frères Flachat, les Pereire remportent en 1835 l’appel d’offres de la première compagnie transportant des voyageurs : la compagnie du chemin de fer de Paris à Saint-Germain[Chemin de fer de Paris à Saint-Germain, notice en illustration n°2.] à laquelle Adolphe d’Eichthal réussit à intéresser Rothschild et qui devient l’amorce de la Compagnie de L’Ouest. Puis la même équipe crée la Compagnie du Midi et la prolonge au-delà de la frontière par le Chemin de fer du Nord de l’Espagne. De son côté Paulin Talabot fusionne plusieurs compagnies pour constituer le Paris-Lyon-Méditerranée, ou PLM, avec l’aide d’Enfantin et d’Arlès-Dufour.

Le transport ferroviaire pose des problèmes nouveaux de management : la planification des liaisons entre villes, la construction des voies, des gares et des ouvrages d'art, l'achat de matériels roulants, l'exploitation des lignes avec optimisation du trafic et politique tarifaire, la comptabilité analytique vis-à-vis des autorités concédantes et des actionnaires, enfin les problèmes de sécurité. Les compagnies de chemins[Ribeill, La Révolution ferroviaire, Paris, Belin, 1993.] de fer sont les premières à gérer un personnel nombreux qui passe de 27 900 en 1851 à 137 600 en 1869 avec une productivité[Caron, Histoire des chemins de fer en France, Paris, Fayard, 1997, t.I, p.266. La productivité est le rapport entre les volumes transportés (voyageurs et marchandises) sur l’effectif employé.] accrue à un rythme annuel moyen de 5,4%. Le personnel, recruté avec soin, est soumis à une structure hiérarchique rigoureuse nécessitée par les contraintes d'horaires et de sécurité, et la dissémination du dispositif sur l'ensemble du territoire national, voire étranger. Les compagnies adoptent la structure opérationnelle ternaire inaugurée par le Paris-Saint-Germain : exploitation, puis matériel roulant et traction, enfin entretien et surveillance de la voie. Dans chacun de ces secteurs, les directions dispensent une formation poussée au personnel qu'elles cherchent à fidéliser par un salaire élevé et des avantages sociaux, d'où la naissance de l'esprit cheminot. Les premiers syndicats se constituent dès 1848 chez les mécaniciens puis pour l’ensemble du personnel au niveau national en 1892, devenant les interlocuteurs incontournables du pouvoir patronal. Les carrières des ingénieurs et des financiers les plus compétents peuvent se dérouler dans plusieurs compagnies au niveau national et même au niveau international. Par exemple le centralien Alexis Barrault, ingénieur au Paris-Lyon, est embauché en 1850 par Cavour pour créer le premier chemin de fer du Piémont de Turin à Savigliano[Cavour, Lettre à Adolphe d'Eichthal le 20 juin 1850 sur l'embauche d'Alexis Barrault à Turin-Savigliano.]. Le management des ressources humaines est déjà le souci majeur des dirigeants saint-simoniens.

 

2.3. Dans le domaine de l’urbanisme

La constitution des premiers réseaux de distribution de gaz et d'eau[Enfantin est administrateur de la Compagnie Générale des Eaux, Pereire est président de la Compagnie parisienne d’éclairage et de chauffage par le gaz.] pose aussi des problèmes nouveaux de management. Les Pereire interviennent dans les transformations de Paris et de Marseille, ainsi que dans le lancement de stations balnéaires comme Arcachon. Ces réalisations posent non seulement des problèmes de financement, sur lesquels ils interviennent par la création du Crédit foncier et du Sous comptoir des entrepreneurs, mais aussi des problèmes techniques de planification de grands projets. En effet, il est difficile de maîtriser avec les moyens de l’époque le délai à s'écoulant entre l'expropriation, la destruction des anciens immeubles, le tracé des nouvelles voies avec passage des canalisations en sous-sol, la reconstruction des nouveaux immeubles et leur vente ou mise en location. Les Pereire financent partiellement leurs premiers programmes par des revenus récurrents générés par un hôtel[Hôtel du Louvre pour l’Exposition universelle de 1855, Hôtel de la Paix Opéra pour celle de 1867.] et un grand magasin, construits pour les Expositions Universelles. Mais les programmes suivants immobilisent des capitaux de plus en plus importants obligeant à vendre à perte avant achèvement. De plus, le retard des chantiers, notamment celui de la rue Impériale à Marseille, immobilise trop de ressources à court terme, à un moment où le gouvernement impérial refuse d’autoriser un emprunt obligataire nécessaire pour renforcer les capitaux permanents. L'absence de prise en compte par les Pereire de la contrainte monétaire, prônée dans leurs écrits de 1832, provoque en 1867 la mise en liquidation du groupe et leur élimination de la direction. La Banque de France leur fait payer l’erreur de management d’avoir investi des ressources à court terme dans l’immobilier.

 

3. Importance de la communication dans le management

 

Les saint-simoniens comprennent très tôt que la communication interne et externe devient une dimension majeure du management compte tenu du nouveau profil des entreprises : taille, implantations multiples, diversification.

En interne, la direction centrale communique avec les différents niveaux hiérarchiques par notes et lettres manuscrites, puis à partir de 1863 par dépêches télégraphiques. Pour limiter les déplacements en train à travers toute l'Europe, elle fait appel dans chaque pays à un comité de direction local, d'où la structure bicéphale de la Société Impériale et royale des Chemins de fer autrichiens et du Crédit mobilier espagnol[Statuts du Crédit mobilier espagnol et de la Société autrichienne de chemins de fer. Archives Pereire. Illustration n°3.].

En externe, les saint-simoniens font une exploitation idéologique et industrielle de la presse qu’ils considèrent comme une nouvelle technologie de communication. Ils investissent d’abord dans la presse générale, Duveyrier lance le Crédit et Guéroult dirige L’Opinion Nationale. De son côté, Charton crée deux périodiques à grand tirage : Le Magasin Pittoresque en 1833 et L’Illustration en 1843 Dans la communication financière, les Pereire font appel à des personnalités connues, tels Emile Barrault pour rédiger la notice[Barrault, La Compagnie du chemin de fer du Nord en Espagne, Paris, Plon, 1858.] éditée lors des émissions des Chemins de fer du Nord de l’Espagne. Pour assurer le financement indépendant des journaux, le saint-simonien Charles Duveyrier lance la Société générale des annonces, première agence de publicité de presse.

Vis-à-vis des pouvoirs publics, le régime de la concession oblige les compagnies à tenir une comptabilité analytique précise pour justifier les tarifs pratiqués. Leurs comptes figurent donc dans les archives publiques et sont discutés au Parlement en cas de contestation.

Dans l'opinion publique les saint-simoniens travaillent l’image de leurs réalisations dans des discours lors des cérémonies officielles, inaugurations des gares, avenues et infrastructures.

En conclusion, une exposition récente[Régnier et Coilly, Le siècle des saint-simoniens, du Nouveau christianisme au canal de Suez, Paris, BnF, Bibliothèque nationale de France, 2006. Catalogue de l’exposition à la Bibliothèque de l’Arsenal.] a parlé du xixe siècle comme celui des saint-simoniens. Même s’ils ne sont pas les seuls contributeurs, ils ont un rôle d’aiguillons par rapport à un pouvoir politique parfois timoré. Du Nouveau christianisme au canal de Suez, ils ont imaginé une utopie de progrès et de modernité, puis ont su montrer par la réussite de projets à haute visibilité leur "bonheur d'entreprendre"[Autin, Les frères Pereire, le bonheur d’entreprendre, Paris, Perrin, 1984.]. Ils ont défriché de nouveaux espaces et laissé des pratiques de management moderne aux grandes sociétés qu'ils ont dirigées dont beaucoup subsistent sous d’autres noms. Ces pratiques de management ont été des facteurs de développement, d’amélioration de leur image de marque et de motivation de leur personnel.