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Chapitre 1

Une approche par zones géographiques des processus de diffusion des pratiques managériales

Chapitre 2

Une approche par centre d'intérêt : technique, branche, secteur et entreprise

Chapitre 3

Diffuseurs de doctrine, auteurs et dogmes en management

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L’économie politique des Lumières et l’entrepreneur

  • Jean-Yves GRENIER

    Directeur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales grenier@lea.ens.fr

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Comment l’économie politique du XVIIIème siècle, qui se constitue progressivement comme champ disciplinaire autonome depuis la fin du XVIIème siècle, s’est-elle représentée l’entrepreneur ? On le sait, il existe à l’époque moderne, singulièrement au XVIIIème siècle, une vaste littérature d’apprentissage du métier de négociant, bien connue des historiens. Elle participe à sa façon de la définition de ce qu’est la gestion d’une entreprise à l’époque pré-industrielle. Cette littérature technique (en particulier comptable) décrit les principales règles du métier. Ces ouvrages ont une vocation didactique mais ils peuvent aussi servir de vade-mecum tout au long d’une carrière. Il s’agit cependant d’une perspective à la fois interne et essentiellement technique, qui ne dit rien de l’inscription de l’idée d’entreprise et de ses effets sur l’approche de la gestion de l’entreprise au sein du discours économique plus général.

Ce questionnement est en partie orienté par la période postérieure, celle du XIXème siècle, quand l’économie politique est dans l’incapacité de penser l’objet « entreprise ». En effet, qu’il s’agisse de la valeur fondamentale héritée des classiques (Ricardo pas plus que Smith ne lui accordent une réelle place) ou, plus tard, de la théorie de l’équilibre général, l’entrepreneur et l’entreprise n’ont aucune place. Ce paradoxe de la théorie économique s’explique aisément : l’impératif de la valeur fondamentale et de l’égalisation des taux de profit, obtenue grâce à l’efficacité supposée de la concurrence, dans le premier cas, le fait que la rémunération des facteurs de production est déterminée par leur productivité marginale, dans le second cas, font que le manufacturier ou le négociant ne disposent que d’une faible autonomie ou, plus exactement, que les « chances » de marché sont peu durables et de faible amplitude. L’entrepreneur a essentiellement un rôle de coordinateur qui doit opérer la combinaison des facteurs de production (Say) et son initiative se borne à réaliser la bonne fonction de production (Walras).

Dans son Histoire de l’analyse économique, Joseph Schumpeter établit une filiation intellectuelle entre Cantillon, Turgot et Jean-Baptiste Say, filiation qui constituerait une « tradition française » dans l’approche de l’entrepreneur, sans équivalent dans l’Europe de l’époque, Angleterre comprise. Dans cette optique, l’économiste austro-américain insiste sur la figure de Richard Cantillon, premier économiste à avoir « une conception très nette de la fonction de l’entrepreneur », anticipant ainsi les analyses de Say, le premier de son côté à assigner une place définie à ce même entrepreneur dans le schéma du processus économique[Schumpeter, Histoire de l’analyse économique, Paris, Gallimard, 1983, t. II p. 242-243 et t. 1 p. 311.].

Cette filiation nous semble en partie artificielle car elle établit des continuités là où dominent les discontinuités, en particulier celles établies par les théories classiques de la valeur. Si Cantillon et Jean-Baptiste Say évoquent tous deux l’entrepreneur, le cadre théorique auquel ils se réfèrent est tellement dissemblable qu’il s’agit en fait de deux notions très différentes. Say est d’abord l’héritier d’Adam Smith qui ne concède en fait qu’une place secondaire à l’entrepreneur alors que Cantillon lui accorde un rôle essentiel, même s’il n’est pas dénué d’ambiguïté. La généalogie de Schumpeter est trompeuse en ce qu’elle gomme le changement radical de paradigme qui s’opère dans l’approche de l’économie politique à partir de la décennie 1770. Cet article a précisément pour objectif de comprendre comment émerge progressivement la figure de l’entrepreneur, ou plus exactement l’acte économique d’entreprendre, au sein de la pensée économique dite « pré-classique » dont les fondements diffèrent sensiblement des courants classiques et néo-classiques qui lui succèdent.

La pensée économique du XVIIIème siècle, et plus généralement l’ensemble des représentations qui permettent aux acteurs de se saisir des phénomènes de nature économique, est la juxtaposition de deux approches aux généalogies très différentes. L’une est l’œconomie politique, l’autre est la science du commerce (ce que l’on appellerait aujourd’hui l’économie politique). Les perspectives sur l’entrepreneur et les règles de la bonne gestion sont très différentes même si les liens ne manquent pas.

 

1. L’Œconomie politique ou l’entrepreneur en sage négociant

 

La notion d’œconomie telle qu’elle est employée au XVIIIème siècle est bien sûr un héritage de l’Antiquité grecque et de la notion d’oiko-nomia qui désignait la gestion domestique de la maison et, par extension, du domaine. L’oiko-nomia a ouvert sur deux traditions. L’une, dans le sillage de Xénophon, d’Aristote et du pseudo-Aristote est l’administration de la cité, en particulier les finances publiques. Cette tradition est encore bien présente au XVIIIème siècle comme en témoigne le Discours sur l’économie politique rédigé par Jean-Jacques Rousseau pour le tome V de l’Encyclopédie (article : « Économie politique ») dont l’objectif est de montrer quelles sont les fonctions du gouvernement et de l’administration publique. L’autre tradition porte plus précisément sur l’administration du domaine. Elle est renforcée par l’apport des agronomes romains (Caton, Varron, Columelle) dont la lecture tient une place importante dans la constitution d’une littérature d’économie rurale, en particulier à partir de la première moitié du XVIème siècle qui connaît de nombreuses rééditions de ces textes en latin. Soulignons que la première traduction en français de Columelle par Claude Cotereau, en 1552, contient l’expression « mesnagement de notre métairie »[Cotereau, Les Douze livres de Lucius Junius Moderatus Columella, des choses rusticques, Paris, J. Kerver, 1552.]. Cette expression, qui est à l’origine du management anglais, est régulièrement utilisée pour désigner la gestion d’un domaine ou l’exercice de l’administration[Les usages des mots « mesnagement » et « mesnagerie » dans le sens de gestion d’un bien ou d’une cité se multiplient après 1550. Etienne de la Boétie l’utilise dans sa traduction de l’Économique de Xénophon qu’il intitule La Mesnagerie de Xénophon (publiée en 1571 par Montaigne). François de la Noue évoque dans ses Discours politiques et militaires (1587) le « bon mesnagement » dans le sens de bon exercice de l’administration domestique (XX, p. 249).]. Elle identifie l’entrepreneur foncier au « bon ménager ». L’aboutissement de cette réflexion agronomique et gestionnaire sur la micro-économie du domaine est Le théâtre d’agriculture et mesnage des champs d’Olivier de Serres, publié pour la première fois en 1600 et souvent réédité, ouvrage qui peut être considéré comme le premier cours d’agriculture et d’économie rurale et scientifique écrit en France. L’expression « Mesnage des champs » désigne le cœur de sa réflexion, à savoir l’économie domestique et la gestion budgétaire de la maison des champs.

Contrairement à ce qu’une vision téléologique de l’économie politique pourrait laisser croire, cette œconomie politique tient encore une place importante au XVIIIème siècle. Il est vrai que la gestion par leur propriétaire ou de gros fermiers de grands domaines agricoles tournés vers la commercialisation était encore une question centrale pour l’économie de tous les pays européens. Le problème important n’était en fait pas la maîtrise du marché car la distance entre les places d’échange, la faiblesse des moyens de communication et l’inertie des pratiques commerciales justifiaient une certaine routinisation des méthodes de vente, hormis en période de crise. La question centrale était la gestion de l’exploitation – en particulier de la main d’œuvre – et l’amélioration de la production. L’entrepreneur agricole est un gestionnaire isolé dont le domaine est la première, voire unique, préoccupation. C’est bien ce qui apparaît à la lecture du Journal Œconomique, périodique fondé en 1751 et consacré à l’économie rurale et à la gestion des exploitations[Journal Œconomique, ou mémoires, notes et avis sur les arts, l’agriculture et le commerce et tout ce qui peut y avoir rapport ainsi qu’à la conservation et à l’augmentation des biens de famille.]. Le premier article est une « Lettre sur l’agriculture » qui souligne l’indépendance de l’entrepreneur dénommé Œconome : « Un Œconome dans sa maison est un roi dans son État »[Journal Œconomique, 1751, p. 42.]. La priorité de son administration doit être la protection du patrimoine grâce à une gestion régulière et prudente, modération qui vise à empêcher les pertes ce qui n’exclut pas l’accroissement des revenus[Remarquons que l’adjectif « ménager » signifie au XVIIIème siècle économe, voire pingre, ce qui illustre la mission du « bon ménager ».]. Le Code de l’humanité, sorte de dictionnaire raisonné de droit et d’économie, explique ainsi que l’œconome est l’ « administrateur de tous les biens d’une maison en tant que son administration est régulière, dirigée avec sagesse vers le plus grand avantage du propriétaire et de sa famille ». L’œconomie a ainsi deux objets : « l’un de prévenir toute perte, l’autre d’augmenter les moyens de jouissance »[Code de l’humanité ou législation universelle, naturelle, civile et politique, publié par Fortunato-Batolomeo de Felice, 1778, t. X, art. « Œconome », p. 49.]. Les règles de gestion prescrites sont proches d’une certaine économie morale en ce que la défense des intérêts de l’entreprise ne doit pas aller contre la justice. Plus même, la prospérité du domaine passe par le respect d’une équité exprimée au travers des termes de l’économie morale car, comme le dit le Journal Œconomique à propos de la fixation du « salaire juste », c’est « une injustice formelle de donner [un salaire] plus faible qu’il n’est mérité »[« Lorsque les domestiques ont tant en gage qu’en nourriture ce qui leur convient  et rien au-delà, ils sentent la justice que l’on observe à leur égard, respectent un maître équitable et ferme et craignent de lui déplaire », « d’où résulte une suite de biens infinis et une prospérité peu commune », Journal Œconomique, 1751, pp. 46-47.].

Cette description idéale conduit à l’apologie du sage œconome dont la vertu caractérise le gouvernement mais aussi le comportement personnel car il doit refuser un luxe trop marqué, voire pratiquer une certaine ascèse. Il peut d’ailleurs être un administrateur salarié ou le propriétaire. Ce dernier cas est cependant préférable surtout s’il s’agit du seigneur à la tête de son domaine. En ce cas de figure idéal, l’entrepreneur est ainsi décrit comme l’antithèse de l’aristocrate dépensier, prêt à ruiner son bien foncier pour satisfaire son goût de l’ostentation.

Le vif intérêt de l’économie politique du XVIIIème siècle pour la microéconomie du domaine a également influencé l’invention de la macroéconomie, en l’occurrence la réflexion physiocratique. Le Tableau économique (1758) de François Quesnay s’inspire en effet de vraies comptabilités et les principales catégories dont il use sont en quelque sorte des généralisations à partir de la microéconomie des entreprises agricoles. Les physiocrates revendiquent avec insistance la conformité du Tableau avec les données empiriques et ils considèrent les calculs micro-économiques comme un gage de vérité de leur modélisation macroéconomique. L’effet en retour sur la constitution d’un savoir gestionnaire n’est pas non plus négligeable comme le prouvent les efforts des Sociétés d’agriculture dans les années 1760 pour accumuler les données comptables ou la publication de comptabilités agricoles dans les journaux d’économie politique comme le Journal d’agriculture ou les Éphémérides du citoyen[Voir Perrot, « La comptabilité des entreprises agricoles dans l’économie physiocratique », Annales ESC, 1978, mai-juin, pp. 559-579.]. Soulignons également que la célèbre distinction quesnaysienne entre petite et grande culture constitue une apologie de l’entreprise en tant que système technique de production. C’est ce qu’illustre la réflexion de l’abbé Baudeau : « L’ensemble des opérations, la supériorité de l’art qui les dirige, la perfection des machines, le bon emploi des animaux et de leurs forces caractérisent ces grandes exploitations ; leur objet est d’épargner la terre et les hommes »[Abbé Nicolas Baudeau, Première introduction à la philosophie économique (1767), éd. Dubois, Paris, P. Geuthner, 1910, p. 45.]. Cette description souligne le caractère abstrait de l’entreprise dans le discours physiocratique, Baudeau l’envisageant comme une simple fonction de production. La gestion du « chef d’exploitation rurale » rationnel se borne en fait, comme dans l’analyse néo-classique, à sélectionner la meilleure technique, à savoir la grande culture.

 

 

2. La Science du commerce ou l’entrepreneur face au risque

 

Depuis la fin du XVIIème siècle s’élabore une économie politique qui repose sur la notion de circuit économique[Remarquons la parenté avec les analyses de Keynes qui  privilégie lui aussi l’idée de circuit et accorde une place importante à l’entrepreneur.]. Pour faire bref, il s’agit d’un cadre d’analyse macro-économique reposant sur l’interaction entre des flux monétaires. La valorisation annuelle du surplus agricole commercialisée détermine une contrepartie qui permet de financer les activités manufacturières, en allant des biens les plus indispensables aux moins utiles. C’est ce qu’explique Forbonnais :

Ce superflu [de production agricole] donne naissance aux cultures du second ordre de besoins, aux ouvrages que ces cultures de second ordre emploient indispensablement, et qui sont aussi les seconds dans l’ordre de l’industrie. Le superflu de production de l’une et l’autre cultures produit les ouvrages du troisième ordre ; et à mesure que ce superflu est plus considérable, il produit les inutilités et les caprices du goût, que nous appellerons luxe[Véron de Forbonnais, Principes et observations économiques, op. cit., p. 181.].

Une double incertitude caractérise dès lors le monde économique. L’une est liée au fonctionnement du circuit et à son incertitude propre. Les auteurs économiques anciens, en particulier Condillac, insistent sur le problème de la coordination insuffisante entre les flux, assurée par le niveau des prix relatifs. L’autre est dû à un problème incontournable d’anticipation provoqué par l’instabilité des comportements mais aussi par la complexité inhérente aux phénomènes économiques. C’est en particulier vrai pour la demande des biens qui dépend de l’humeur imprévisible des chalands mais aussi de l’instabilité au sein du circuit du fait du changement dans la structure des prix relatifs. « [Le négociant] n’a pas de moyen pour s’assurer de la consommation qui doit se faire dans les lieux où il comptait vendre : mille accidents peuvent la diminuer comme l’augmenter ; et quand, à cet égard, il saurait à quoi s’en tenir, comment jugera-t-il de la proportion où sont les choses qu’il achète avec la consommation qui s’en fera ? […]. Il n’y a point de spéculations qui puissent à cet égard le diriger sûrement », estime Condillac[Condillac, Le commerce et le gouvernement (1776), Genève, Slatkine, 1980, p. 369.]. Par ailleurs, les marchés ont leur propre autonomie de telle sorte que la fixation des prix, analyse Richard Cantillon, n’a « aucun fondement juste ou géométrique ». Il n’existe pas de main invisible garantissant un ajustement automatique des prix de façon à les rendre conformes aux valeurs fondamentales. L’économiste irlandais en conclut que « la circulation et le troc des denrées et des marchandises, de même que leur production, se conduisent en Europe par des entrepreneurs et au hasard »[Cantillon, Essai sur la nature du commerce en général.]. On comprend pourquoi Cantillon est le premier économiste à accorder une place centrale à l’entrepreneur. Il le fait cependant en des termes très différents de ceux de Schumpeter car sa fonction tient moins à l’innovation technique (de manière générale le progrès technique occupe une place secondaire dans la pensée économique des Lumières) qu’à la coordination des échanges. L’entrepreneur de Cantillon est d’abord un réducteur de hasard, devant pallier les insuffisances du marché : en sens inverse, c’est la confiance absolue accordée à ce dernier par les classiques depuis Turgot qui les conduit à méconnaître le rôle de l’entrepreneur.

La question de la gestion de l’entreprise doit donc être comprise non pas au travers de celle de l’administration d’un système productif, comme dans le cas de l’économie du domaine, mais de celle de la valorisation d’un capital circulant dans le cadre théorique du circuit économique. L’entrepreneur est fondamentalement un agent qui cherche à valoriser son capital mais qui doit maîtriser l’incertitude propre à la gestion d’opérations commerciales et de placements financiers[La distinction entre propriétaire du capital et gestionnaire n’intéresse pas prioritairement le XVIIIème siècle. Il est le plus souvent implicitement supposé que l’entrepreneur valorise son propre capita ; mais l’analyse de ses stratégies ne changerait pas radicalement si ce n’était pas le cas.]. Il est ainsi significatif que l’article « Faillite » du Code de l’humanité écarte explicitement les manufactures des entreprises étudiées pour ne retenir que les sociétés commerciales. Il est encore plus remarquable d’observer que Cantillon, dans le chapitre qu’il consacre à la fonction de l’entrepreneur, situe la distinction entre l’entrepreneur et le manufacturier dans le fait que le second travaille à « prix certain » (en vendant sa production aux négociants) alors que le second travaille à « prix incertain »[« Le drapier est un entrepreneur qui achète des draps et des étoffes du manufacturier à un prix certain, pour les revendre à un prix incertain parce qu’il ne peut pas prévoir la quantité de la consommation », Cantillon, op. cit., p. 30. Remarquons à cet égard que la définition primitive de l’entrepreneur dans l’Ancien Régime renvoie de façon générale à celui qui prend des engagements à prix certains en échange d’un revenu aléatoire, les exemples types des XVIème et XVIIème siècle étant l’entrepreneur militaire et l’entrepreneur financier. Pour une réflexion d’ensemble sur l’idée d’entreprise à l’époque moderne, on peut se reporter à Vérin, Entrepreneurs, entreprise. Histoire d’une idée, Paris, PUF, 1982.]. L’entrepreneur est celui qui assume un risque pour en tirer un profit[Turgot est le premier à présenter le manufacturier comme un entrepreneur car il doit lui aussi mobiliser des capitaux. Quand il analyse la gestion d’un entrepreneur en tannerie, il insiste sur cette spécificité qui réside dans la mobilisation et la gestion de fortes avances. Il insiste cependant peu sur le risque, rompant ainsi avec la tradition du siècle qui identifie l’activité de l’entrepreneur au risque. Il est vrai que la question de l’incertitude de marché ne se posait pas pour lui. Réflexions sur la formation et la distribution des richesses, § LX.]. La sémantique témoigne également de cette place accordée au risque dans le portrait de l’entrepreneur. Le mot dérive de celui d’entreprise que l’on rencontre beaucoup plus fréquemment dans la langue des XVIIème et XVIIIème siècles. Le négociant se différencie des autres agents économiques parce qu’il procède à des spéculations et lance des entreprises, c’est-à-dire des opérations à la fois incertaines et risquées. En ce sens, le véritable entrepreneur ne peut être seulement un calculateur. « Les spéculations seront pour lui d’autant plus difficiles que le succès de ses entreprises dépendra d’une multitude de circonstances qu’on ne peut faire entrer dans un calcul, ou qu’il est même impossible de prévoir », résume Condillac[Condillac, Le commerce et le gouvernement, op. cit., p. 368.]. La singularité de l’entrepreneur est bien de porter un nom qui relève de la sémantique de la prise de risque, ce qui le distingue du manager anglo-saxon qui renvoie à l’idée gestionnaire du « ménager » de l’économie du domaine. Enfin, il n’est pas sans intérêt de souligner que pour la jurisprudence du XVIIIème siècle, le risque est nécessaire à la validation juridique de l’activité entrepreneuriale[Voir par exemple Denisart, Collection des décisions nouvelles, tome 4, article « Vente ».].

Cette identification de l’entrepreneur au risque n’est donc pas une invention tardive de l’économie politique, due aux seuls John Stuart Mill puis surtout Frank Knight (Risk, Uncertainty and Profit, 1921). Au contraire, elle est centrale déjà dans la théorie pré-classique de l’entrepreneur, on peut même dire qu’elle n’a jamais été aussi prééminente à aucune autre période de l’histoire de l’économie politique qui, avec l’émergence des théories classiques et de la valeur fondamentale, s’est empressée ensuite de l’oublier.

La centralité du risque a deux types de conséquences. La première, souvent soulignée par les économistes mais aussi les praticiens, est que le profit de l’entrepreneur est déterminé par le niveau du risque encouru. Avant Turgot, l’économie politique est souvent indécise sur la fixation des variables économiques mais l’approche la plus fréquente du profit est qu’il est lié au risque. Plus précisément, le profit ne peut qu’être incertain puisqu’il dépend des conditions imprévisibles du marché : l’art du bon entrepreneur réside précisément dans ses capacités à profiter des « chances de marché », selon l’expression de Max Weber. Il est intéressant de noter qu’Adam Smith, le premier des classiques, est aussi à  cet égard le dernier grand préclassique. Si les facteurs qui interviennent dans la formation du profit sont nombreux, la première source de légitimation est le risque encouru par le capital. « [Le profit] est la compensation (…) pour le risque et la peine d’employer les fonds »[Smith, Enquête sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776), édition, P. Taïeb, PUF, 1995, Livre V, p. 956.]. Le montant du profit dépend de multiples causes mais la proportionnalité avec le risque est toujours mise en avant par Smith qui souligne également que la compensation est dans la plupart des cas toujours très modérée. Il n’empêche que, à la différence d’une détermination ricardienne par l’égalisation générale des taux de profit, l’approche de Smith laisse encore une marge à l’action de l’entrepreneur dans la rémunération de ses avances.

La seconde conséquence porte précisément sur ce degré de liberté. L’action économique se déroulant dans un univers incertain, la gestion de l’entreprise se caractérise d’abord par la mise en place de stratégies destinées à tenter de le maîtriser. Une illustration est donnée par l’article « Faillite » du Code de l’humanité qui utilise le langage alors nouveau mais conquérant des probabilités pour analyser la stratégie du négociant-entrepreneur. Si l’entrepreneur mène une bonne gestion au sens traditionnel (bonne tenue des livres comptables, correspondance suivie avec ses correspondants en affaires, ambitions proportionnées aux capitaux, etc.) et s’il divise les risques pour ne jamais engager d’avances trop considérables en une seule opération, alors il ne court que des risques ordinaires, non pas rares mais d’ampleur limitée. Il évite en particulier les grands risques qui supposent une conjonction peu probable d’événements. Il s’épargne ainsi la banqueroute « à moins qu’il ne lui survienne plusieurs pertes à la fois et de ces événements forts rares qu’on regarde comme étant au-dessus de toute prévoyance humaine ». En d’autres termes, une bonne gestion évite les risques ordinaires mais pas les risques rares : il ne faut « laisser au hasard que ce qu’il est impossible à la prudence de lui ôter »[Code de l’humanité, op. cit., p. 306.]. Les procédures de contrôle du risque peuvent ainsi se révéler efficaces dans les entreprises bien gérées. Sur les grandes places de commerce, certaines maisons réussissent ainsi à « apprécier leurs risques avec assez de précision » pour établir dans leur comptabilité une caisse particulière (la « caisse morte ») dont le montant sert uniquement à couvrir les risques encourus. Ces contrôles ne valent cependant que pour les engagements directs de l’entreprise, pas pour les placements qu’elle effectue dans d’autres affaires sous forme de crédits.

Un habile négociant voit toujours clair dans ses propres affaires (…). Il sait ce qu’il peut risquer, ce qu’il peut entreprendre (…). Mais que voit-il dans les affaires d’un négociant auquel il donne un crédit, car il faut que le négociant en donne sans cela le commerce serait impraticable, ou si borné qu’il ne mériterait pas ce nom ? (…) La science du négociant est ici une science conjecturale. Toutes les précautions qu’il peut prendre ne lui administrent que des probabilités sur lesquelles cependant il doit fonder le crédit qu’il donne[Ibid.].

Condillac complète ces réflexions gestionnaires par une perspective macro-économique. Il fait observer que plus la concurrence est grande, plus les incertitudes de marché augmentent. Les stratégies monopolistes des grandes entreprises ont au contraire pour effet de limiter le risque en contrôlant mieux les prix. La stabilité de l’économie grâce à une réduction de l’incertitude se fait donc au détriment de l’intérêt du consommateur, interrogation cruciale alors que s’élabore le discours de l’économie politique libérale.

 

3. Un modele mixte de gestion

 

Cette dualité gestionnaire renvoie à une opposition souvent mobilisée au XVIIIème siècle, schématisme auquel n’échappe pas Adam Smith dans sa célèbre formule : « Un marchand est communément un entrepreneur hardi ; un gentilhomme campagnard un entrepreneur timoré »[Smith, Enquête sur la nature et les causes de la richesse des nations, op. cit., livre III, p. 467.]. Le jeu de rôle prend parfois un tour plus subtile comme lors de la querelle sur la noblesse commerçante déclenchée par l’abbé Coyer à l’instigation du Contrôle général. À la thèse traditionnelle estimant que les nobles perdaient, outre leur honneur, leur instinct guerrier en devenant négociant, l’abbé Coyer répondit qu’au contraire le sens du risque et de l’aventure propre à l’aristocrate était désormais incarné par le grand négociant[Abbé Coyer, La Noblesse commerçante.]. Ce serait cependant une erreur de considérer ces deux économies politiques comme étrangères, voire opposées l’une à l’autre et applicables à des domaines distincts d’activité. Il suffit pour s’en convaincre de rappeler la place centrale tenue par le propriétaire foncier dans la réflexion de Cantillon en tant que seul agent indépendant du circuit économique et premier décideur du niveau d’activité économique par ses choix en matière de consommation[Cantillon, Essai sur la nature du commerce en général, op. cit., XXX.].

Ces deux économies politiques participent à la définition de la bonne stratégie à mettre en place en matière de gestion d’entreprise, laquelle repose sur la complémentarité entre les deux approches. L’économie d’Ancien Régime, et plus encore les représentations de ses acteurs, se caractérisent en effet par une forte dualité entre un univers fait d’une certaine fixité, organisée par des normes de référence (taux légaux, tarifs, taxations diverses, etc.) et un autre marqué par le risque et l’instabilité. L’analyse de la rémunération du capital par l’économie politique pré-classique illustre cette dualité quand elle distingue entre le profit fondamental et le profit spéculatif. Cantillon décrit ainsi l’entrepreneur comme anticipant deux types de profit, l’un fixe et certain, destiné à rémunérer les dépenses engagées, l’autre incertain et attribué à la libre dépense du capitaliste. A côté de l’interprétation traditionnelle en termes gravitationnelle, il est également possible de lire Adam Smith dans cette perspective quand il oppose le prix naturel, ou prix de libre concurrence, le plus bas qu’il soit possible d’atteindre, et le prix de monopole, le plus élevé envisageable[Smith, Enquête sur la nature et les causes de la richesse des nations, op. cit., livre I, p. 71.]. Il distingue implicitement deux types de profit, avec un profit naturel indispensable à la reproduction du capital, et un profit de monopole variable déterminé par les opportunités spéculatives de marché. La détermination du profit fixe renvoie, selon les auteurs et les circonstances, à différentes références : un usage du lieu (Smith évoque après bien d’autres le taux ordinaire du voisinage), une norme morale (inspirée de l’économie morale ou du droit naturel) ou, le plus souvent, un taux d’intérêt monétaire certain (le denier légal des rentes constituées). Ces différents modèles d’action ne font rien d’autre que théoriser les stratégies d’entrepreneur face au risque. Un négociant en toiles de Laval explique ainsi en 1773 à l’un de ses associés comment se forme son profit : « Ma commission sera de 2%. Quant au bénéfice, il ne se réglera que sur le prix des achats et je ne puis vous dire au juste à combien il se montera »[AD Aube 3 F 127.]. Une autre formulation de cette ambivalence est donnée dans le Code de l’humanité, article « Compagnie ». Le rédacteur énonce les règles générales pour la gestion d’une société, envisageant successivement les deux règles du profit :

(4° règle) Une excellente opération de commerce est celle où, suivant le cours ordinaire des événements, les capitaux ne courent point de risque. (5° règle) Le gain d’un commerce est presque toujours proportionné à l’incertitude du succès ; et l’opération est bonne si cette proportion est bien claire[Code de l’humanité, op. cit., tome III, article « Compagnie », p. 311.].

Jacques Savary des Brulons, praticien et auteur du plus célèbre dictionnaire consacré au commerce et à la marchandise du XVIIIème siècle présente également ce principe de la dualité du profit. Dans cet ouvrage destiné aux négociants, Savary l’exprime au travers de l’opposition entre une norme morale de profit juste et légitime, calculé à partir d’un taux fixe, et la réalité des comportements marchands, prompts à saisir les opportunités[Le profit permis et légitime est « celui qui se fait dans un commerce juste et qu’on exerce avec probité. « L’on dit qu’un marchand vend à profit non pas quand il gagne beaucoup sur une marchandise mais quand il fixe son profit sur le pied de tant par livre de ce que la marchandise lui revient rendue dans le magasin. C’est la manière la plus commode pour le marchand et pour l’acheteur, l’un ne vendant qu’à un mot et l’autre sachant précisément ce qu’il veut bien que le marchand gagne avec lui ; mais (…) il est dangereux de se fier à l’équité des hommes : il faut une conscience bien sûre et une probité bien éprouvée pour ne pas quelque fois abuser de la confiance que le public peut avoir en vous sur le prix que l’on met soi-même à sa marchandise », Savary des Brulons, Dictionnaire universel du commerce, 1726, article « Profit ».].

 

Conclusion

Turgot, avant Adam Smith et, par certains aspects, plus que l’économiste écossais, est le premier à rompre avec cette identification principielle entre l’entrepreneur et la valorisation aventureuse d’un capital circulant. Dans ses fondamentales Réflexions sur la formation et la distribution des richesses, dès 1767, il attribue le qualificatif d’entrepreneur à l’ensemble des agents mettant en œuvre un capital, quelle qu’en soit la nature. Son analyse est riche de multiples apports pour la théorie économique mais elle met également fin à cette approche singulière de l’entrepreneur par l’économie politique préclassique. Turgot est ainsi le premier à présenter le manufacturier comme un entrepreneur car il doit lui aussi faire frcutifier des capitaux. Quand il analyse la gestion d’un entrepreneur en tannerie, il insiste sur cette spécificité qui réside dans la mobilisation et l’emploi industriel de fortes avances, laissant la gestion du risque aux marges de son analyse[Turgot, Réflexions sur la formation et la distribution des richesses, § LX.]. Il est vrai que, hypothèse centrale de son approche libérale de l’économie, la question de l’incertitude de marché ne se posait déjà plus pour lui.


Bibliographie

 

Baudeau, N., Première introduction à la philosophie économique (1767), éd. Dubois, Paris, P. Geuthner, 1910

Cantillon, R., Essai sur la nature du commerce en général (1755), Paris, INED, 1952

de Condillac, Abbé, Le commerce et le gouvernement (1776), Genève, Slatkine, 1980

Cotereau, C., Les Douze livres de Lucius Junius Moderatus Columella, des choses rusticques, Paris, J. Kerver, 1552

Coyer, G.-F. (abbé), La Noblesse commerçante, Londres et Paris, 1756

Fontaine, P. et Marco, L. « La gestion d’entreprises dans la pensée économique française aux XVIIIème et XIXème siècles », Revue d’économie politique, 4, juillet-août, 1993, pp. 579-598

de Forbonnais, F. V., Principes et observations économiques, dans Mélanges d’économie politique, Eugène Daire (éd), Paris, Guillaumin, 1767

New Palgrave : A Dictionary of economics, London-Basingstoke, MacMillan Press, 1987, « Entrepreneur », (Marc Casson), tome 2, pp. 151-153

Perrot, J.-C., « La comptabilité des entreprises agricoles dans l’économie physiocratique », Annales ESC, 1978, mai-juin, pp. 559-579

Pradier, P.-C., « La gestion d’entreprises dans la pensée économique française aux XVIIIème et XIXème siècles : un commentaire », Revue d’économie politique, 1997, 1

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