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Le management de la profession boursière en France : Du monopole à la concurrence

  • Laure QUENNOUËLLE-CORRE

    Chargée de recherche, CNRS laure.corre@noos.fr

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Depuis le début du XIXe siècle jusqu’à la fin du XXe siècle, périodes qui marquent toutes deux l’essor des activités boursières en France[On peut faire remonter les activités de bourse au Moyen Age, mais l’institution est née au début du XVIIIème siècle. Voir Hautcoeur et Gallais-Hamonno (ed), Le marché financier français au XIXème siècle, 2 tomes, Publications de la Sorbonne, 2007.], le management de la profession boursière a connu d’importantes mutations. D’une gestion monopolistique et corporatiste depuis les  années 1810, elle connaît un mode de gestion concurrentiel et libéral depuis 1988, en passant successivement par des périodes de compromis tout au long de ces deux siècles.

Exposer les enjeux et les acteurs de cette transformation majeure permet de donner une dimension méconnue de l’organisation boursière en France ; c’est engager également une réflexion sur les relations entre monopole et concurrence.

 

 

1. Le monopole de la Compagnie des agents de change au XIXe siècle

 

1.1. Les agents de change  au XIXe s : affirmation du monopole

Le Code de commerce de 1807 avait jeté les bases du cadre légal qui définissait le privilège des agents de change, seuls habilités à négocier les effets publics et quelques titres privés. Depuis 1816, le statut définitif des agents de change est calqué sur celui des charges notariales (propriété immobilière versus mobilière). Grâce à ce statut d’officier ministériel, le pouvoir politique s’assure une diffusion régulière de la rente publique et une sécurité des transactions boursières. Jusqu’au milieu du siècle, il s’agit néanmoins d’une profession périlleuse, à risque élevé de faillites et à rotation rapide de titulaires ; elle évolue dans le premier XIXe siècle dans un monde multipolaire et peu organisé: notaires, receveurs des Finances, haute banque, en sus des agents de change et de quelques maisons de coulisse, se partagent la négociation et le placement des titres. Avec le Second Empire, la profession d’agent de change se transforme en métier respectable qui se classe d’emblée dans la haute bourgeoisie. Par la suite, les dynasties familiales s’affirment à partir de 1870[Verley, « Les sociétés d’agents de change parisiens au XIXème siècle », Etudes et documents I, Paris, Imprimerie Nationale, 1989, pp. 127-147.]. Progressivement, le recrutement va s’opérer par cooptation et un  réseau professionnel et familial se met en place.

Les principales caractéristiques de l’organisation de la profession d’agent de change à la fin du siècle se définissent alors sous le signe du corporatisme et du monopole :

- Chaque compagnie des agents de change a le monopole des transactions sur les valeurs officielles de chaque bourse à Parquet[Elles sont alors au nombre de sept en France : Bordeaux, Lille, Lyon, Nantes, Marseille, Toulouse, Nancy. Il existe aussi des bourses sans Parquet dans les villes de moindre importance. Nous nous attacherons ici à l’étude de la Bourse de Paris.].

- La solidarité entre les agents de change d’une bourse est assurée par la cotisation à une Caisse commune et à un fonds de solidarité en cas de défaillance de l’un d’entre eux.

- Ils ont l’obligation d’être français et d’avoir exercé pendant au moins 4 ans dans une charge, une maison de banque ou de commerce ou chez un notaire.

- Le numerus clausus des charges d’agents de change est fixé et révisé par le ministère des Finances, l’organisme de tutelle : elles seront à Paris au nombre de 60 à 90 tout au long des XIXe et XXe siècles.

- A la fois officiers ministériels et commerçants au sens juridique du terme, ils sont responsables sur leurs biens propres. Mais ils sont également révocables par le ministre : d’où un statut ambivalent, à la fois responsables sur leurs biens mais dépendants du ministère.

- Ils ont l’interdiction de faire de la contrepartie, soit d’acheter et de vendre des titres en dehors des heures d’ouverture de la Bourse. Ils n’ont pas le droit non plus de conseiller leurs clients en matière de placement.

Ce modèle de gestion de la Bourse est spécifiquement français. Les opérateurs financiers sont également soumis à des « numerus clausus » à Londres et à New York, mais le nombre d’opérateurs est bien supérieur et il n’est pas défini par les pouvoirs publics. La gestion de la Bourse est confiée à des instances privées, qui définissent le taux de courtage, le nombre de membres, le prix d’achat d’un siège de membre, etc.

 

1.2. La remise en cause du monopole

 Face au développement du marché financier qui accompagne la révolution industrielle dans la seconde moitié du XIXe siècle et l’avènement de la première mondialisation financière, la Compagnie des agents de change de Paris apparaît débordée et insuffisamment réactive.  Le trop faible nombre d’agents et l’organisation rigide de la profession entraînent l’essor de nouveaux professionnels, les coulissiers ou banquiers en valeurs, qui vont gérer le marché libre ou marché en banque : ces opérateurs, dans un premier temps, ne sont pas très organisés, mais répondent aux fluctuations conjoncturelles et contribuent ainsi à la stabilité du marché. Ils comblent également les lacunes du corporatisme en place : à l’inverse des agents de change, ils font de la contrepartie et conseillent leurs clients. Ils jouent un rôle essentiel dans le placement de la rente[En dépit des procès intentés par les agents de change, le ministère des Finances les tolère grâce à la coulisse de la rente, marché sur lequel il peut assurer une partie du placement de sa dette.], sur le marché à terme  réouvert en 1885, qui permet la liquidité du marché. Ce second marché permet l’introduction ou l’acclimatation de nouvelles valeurs, notamment étrangères. En effet, la réglementation française soumet à autorisation du ministère toute valeur cotée au marché officiel. Ne sont admises que des titres dont le coupon est supérieur à  500F, et des sociétés étrangères comme la De Beers ou le Rio Tinto se voient dans l’obligation de se faire coter en coulisse.

Les banquiers en valeur sont à l’époque en majorité étrangers ou ayant des commanditaires étrangers (dont 47% sont allemands). Ils assurent l’intermédiation de la place financière de Paris avec les autres places : sur la coulisse repose en fait le rôle européen de la place de Paris. Les valeurs étrangères sont ainsi leur apanage, car elles peuvent sur ce marché détourner la réglementation contraignante du marché officiel.

Le nombre de banquiers en valeurs est difficile à évaluer car les sources disponibles ne concordent pas[On connaît des noms grâce aux procès intentés et aux annuaires financiers, mais les noms ne correspondent pas toujours.]. La  création de l’impôt sur les opérations de Bourse en 1872, auquel sont soumis tous les opérateurs boursiers, fait découvrir l’intense activité de la coulisse sur le marché secondaire, bien supérieure à celle des agents de change

[Impôt sur les opérations de Bourse payé en 1894-1896 (Source : AEF, B 65767) :

Province

1 181 200 (en millions de frs)

Agents de change Paris

8 217 400

Etablissements de crédit

300 030

Autres assujettis (banquiers en valeurs)

15 983 870

]

.

Si presque tous les marchés financiers ont vu naître à cette époque un marché libre du même type[La seule exception, notable, est le London Stock Exchange, qui n’a subi cette concurrence que de manière éphémère.], seuls les plus réglementés ont eu à redouter cette concurrence : Paris et New York.

Cependant, la forte pression des agents de change sur la Chambre des députés oblige les pouvoirs publics à légiférer. On ne peut alors parler de ‘régulation’ du métier mais plutôt de rapports de force entre agents de change et coulissiers, fondés sur des réseaux politiques ou médiatiques, l’outil de la plainte en justice étant le dernier recours pour la défense du monopole.

 

2. Les réorganisations du premier XXe siècle : renforcement du corporatisme et de la réglementation

 

2.1. Première tentative de normalisation : 1898-1901

Les coulissiers sont officiellement reconnus en 1898 comme opérateurs légaux, mais la contrepartie est sévère : leur activité est soumise au fisc, la procédure d’admission à la cote est réglementée ; la nationalité française est exigée, cependant beaucoup avaient obtenu la naturalisation auparavant. Ils ont interdiction de négocier des valeurs du Parquet.  En 1901, ils créent  deux syndicats de banquiers en valeurs (à terme – 105 maisons, et au comptant – 85 maisons) sur le modèle de la CAC (Compagnie des agents de change) : avec une chambre de compensation, un système de cooptation des membres, la transmission des maisons de banque, etc. En revanche,  ils ne sont pas limité par un numerus clausus, ils sont plus libres dans l’exercice de leur profession et gardent la possibilité d’être contrepartistes. Un accord est conclu avec la CAC selon lequel les banquiers en valeurs ne peuvent plus intervenir dans la négociation de valeurs inscrites au Parquet en nom propre mais seulement comme remisiers des agents de change. On assiste donc à un cloisonnement des deux marchés qui auparavant se chevauchaient.

Le montant des  valeurs négociables à Paris s’établit ainsi  en 1914 :

Marché officiel : 142 milliards de frs.

Marché en banque (coulisse) :23 milliards de frs.

Bourses de province : 5 milliards de frs.

Ainsi le marché financier parisien à la Belle Epoque se compose de trois organisations mutualistes et plus ou moins corporatistes : la CAC, le syndicat des banquiers en valeurs à terme, le syndicat des banquiers en valeurs au comptant, qui gèrent de manière corporatiste des marchés différents. Les deux marchés organisés en place coexistent cependant avec un troisième marché libre, le hors cote, sur lequel des professionnels non réglementés négocient des valeurs moins connues ou moins attractives. Face aux tentatives répétées d’enserrement réglementaire, le marché, régulièrement, reprend ses droits. Mais la cohabitation entre les deux marchés se régule grâce à des concertations régulières quoiqu’informelles entre les instances syndicales. La tutelle délègue largement à ces dernières la gestion de leur corporation.

 

2.2. 1918 -1945, un corporatisme renforcé

En effet, il est intéressant de constater qu’en dépit des tentatives de réorganisations successives  du marché en banque depuis la 1e guerre mondiale, le marché libre reste vivace. On assiste après 1918 à un repli financier général des marchés financiers européens, à une reprise en main de la Bourse par les pouvoirs publics et surtout, à un regain du nationalisme financier. A partir de 1916, il est strictement interdit aux sociétés étrangères d’émettre en France sans l’autorisation expresse du ministère des Finances, autant au Parquet qu’à la Coulisse. Les intermédiaires étrangers ont désormais l’interdiction d’exercer à la Bourse de Paris. Plus particulièrement, les Allemands ne sont plus autorisés à partir de 1914 à résider en France et leurs biens sont séquestrés. En 1917, la commission du marché financier, sous l’autorité du ministère, établit la liste des banquiers étrangers qui ont été naturalisés avant la guerre : ceux-là ne sont plus autorisés à exercer à partir de cette date (ils sont alors « dé-naturalisés »)[Ceux qui étaient en relation avec l’Allemagne, la Suisse ou l’Autriche sont particulièrement suspectés. Les maisons de  banquiers en valeur sont particulièrement touchées en raison de leurs commanditaires étrangers et de leur nationalité allemande. Dorénavant, ils ne peuvent travailler à la Bourse que s’ils sont français. La nationalité des capitaux de ces maisons est aussi surveillée.]. Ces mesures affaiblissent bien évidemment la corporation des banquiers en valeurs, du fait de leurs relations privilégiées avec l’étranger. Le climat nationaliste est révélé par le faible nombre d’admission à la cote de valeurs étrangères à la Bourse de Paris entre 1914 et 1929 : 154 nouvelles  contre 201 radiées. Ce qui conduisit bien évidemment à un ralentissement très net de l’internationalisation du marché financier français. D’autre part, lors d’importants mouvements de capitaux qui se développent après la stabilisation Poincaré, le corporatisme étroit qui prévaut entraîne des encombrements du marché : les 9, 16 and 21 mai 1928, le marché officiel a été obligé de fermer car les agents de change n’étaient plus en mesure de faire face au nombre croissant de transactions dues à un mouvement spéculatif. Ceci entraina que de le nombre de titres ne purent être négociés pendant plusieurs semaines.

Enfin, la réorganisation de la profession de banquiers en valeurs en 1929-1930 renforce le corporatisme et le contrôle sur leurs maisons, en améliorant la solidarité entre eux, et en renforçant la surveillance du ministère des Finances ; la fusion des deux syndicats, la création d’un poste de secrétaire général, l’augmentation des fonds propres des maisons de coulisse sont autant de signe d’une volonté de reprise en main et d’enserrement de la profession, au nom de la sécurité.

Les scandales à répétition qui secouent le marché hors cote entraînent également  un renforcement de la réglementation ; la publication des cours du hors cote se fait dorénavant à l’extérieur du Palais Brongniart, sur un tableau à part; et le ministère oblige le syndicat des banquiers en valeurs à publier des informations sur les émetteurs des titres sur ce marché.

Le deuxième mouvement  de corporatisme du siècle est issu du contexte politico-économique particulier du régime de Vichy  qui tend à s’appuyer sur un ensemble de corporations professionnelles. La Bourse est par ailleurs interdite d’accès aux étrangers et aux juifs.

Sous couvert de modernisation et d’aryanisation[L’aryanisation de la coulisse sous Vichy a touché 33 maisons de banque sur 94.] de la profession des  banquiers en valeurs, le marché est profondément modifié par la loi du 14 février 1942 qui sera validée en 1945, avec la création d’un second organisme professionnel reconnu et fortement réglementé,  calqué sur le modèle de la profession d’agents de change : le syndicat des courtiers en valeurs qui jouit d’un privilège de second rang. Ceux-ci n’ont désormais plus d’avantages comparés aux agents de change, si ce n’est que le nombre de maisons de courtage n’est pas limité. Mais le contexte défavorable empêche toute naissance de nouvelle société de banque. Bien au contraire, la mise sous administrateur judiciaire de maisons israélites est dévolue à d’autres maisons de banque, entraînant des fusions de fait.

Parallèlement, la tutelle sur le marché se renforce avec la création du Comité des Bourses de valeurs, organe de tutelle qui réunit un représentant de la CAC, un représentant du comité d’organisation des banques, un de la Banque de France et un représentant de l’association  des porteurs de valeurs mobilières. Un commissaire du gouvernement est nommé auprès des deux chambres syndicales. L’emprise de l’Etat se conjugue avec le resserrement corporatiste de la profession. La seule différence, d’importance, consiste en une autonomisation de la tutelle, qui sort du giron du ministère des Finances (du Trésor en fait). D’autre part ce Comité, qui devient un lieu de concertation institutionnalisé entre les deux marchés, tandis que chacun est géré en interne par son syndic (pour la Compagnie des agents de change) ou son président (pour la Chambre des courtiers en valeurs).

 

2.3. La marche vers la fusion

L’après guerre se traduit par un étiolement de la Bourse, dû aux choix économiques de la Libération plus qu’à l’organisation de la profession : les nationalisations ont privé le marché financier des 2/3 de sa capitalisation boursière d’avant-guerre, le système de retraite par répartition empêche le développement d’investisseurs institutionnels (fonds de pension) capables de dynamiser le marché. Enfin, l’inflation détourne les épargnants des valeurs mobilières, tandis que les entreprises se financent de préférence auprès de l’Etat ou des banques. L’organisation dualiste n’est pas pour grand’ chose dans ce déclin et les débats de l’époque sur l’éventuelle renaissance du marché financier français ne remettent pas alors en question l’organisation. Pourtant la concurrence entre les deux monopoles s’est accrue depuis la guerre, du fait que les agents de change amputent régulièrement les courtiers de leurs meilleures valeurs et que la dualité des marchés calqués sur une même organisation et les mêmes techniques leur ôte une complémentarité qui les satisfaisait finalement.

Il faut attendre le plan Pinay-Rueff de décembre 1958, la convertibilité externe des monnaies et l’entrée de la France dans la CEE pour que la Bourse suscite à nouveau un intérêt de la part des décideurs publics. Wilfrid Baumgartner, ministre des Finances dans le gouvernement de Michel Debré, entreprend une réforme de fond, réclamée par les courtiers en valeurs : la fusion entre la Compagnie des agents de change de Paris et  le syndicat des courtiers en valeurs est décidée en juillet 1961 : 18 charges d’agents de change réservées aux anciens courtiers sont ainsi créées. Le monopole en sort renforcé, le numerus clausus est maintenu.

 En un demi-siècle, après quelques détours sur les chemins de la liberté, les professions de Bourse ont donc été de plus en plus réglementées, unifiées, normalisée. Les effets négatifs sur l’activité boursière française, déjà peu favorisée par la politique monétaire et financière, sont flagrants : modeste envergure internationale du marché financier parisien, étroitesse du marché secondaire, faibles rendements des valeurs mobilières.

En 1962, pour couronner l’édifice, est décidée la cotation unique des titres sur les bourses : un titre ne peut être coté à la fois à Paris et à Lyon par exemple. Cette unification des cotations boursières, censée renforcer la cotation et répartir les titres entre les bourses de province et la Bourse de Paris, aboutit de fait au renforcement du monopole et à la concentration à Paris des titres. C’est la mort annoncée des bourses de province. Ceci se traduira plus encore par la fusion des charges d’agents de change à partir de 1967.

Ceci contraste avec le discours officiel sur la nécessaire renaissance de la Bourse. Alors que le ministère des Finances souhaite faire appel au marché financier pour améliorer le financement des entreprises[Rapport sur le financement des investissements, dit rapport Lorain, Statistiques et Etudes financières, Paris, Imprimerie Nationale, 1963.], cherche à améliorer les techniques de cotation et de négociation[Rapport sur les techniques de placement et de gestion des obligations sur le marché de Paris, dit rapport Leca, ex. dactylogr., 1967.] et veut redonner à la Place de Paris sa dimension internationale[Rapport sur le développement du rôle de Paris sur le marché international des capitaux, dit rapport Larre, ex. dactylogr., 1966.], l’organisation boursière n’est pas alors considérée comme un obstacle majeur au redémarrage du marché financier.

 

3. La disparition des Agents de change et la naissance d’une concurrence ouverte, 1980-2000

 

L’évolution se fera tout au long des années 1970, qui sont marquées par une prise de conscience plus aigüe de la nécessité de faire appel au marché financier pour financer l’économie. Les goulots d’étranglement croissants qui caractérisent le financement des entreprises incitent l’Etat à favoriser leur levée de fonds propres via le marché financier et donc, entre autres, à élargir les possibilités de négociation des opérateurs. Dans les années 1970, ce mouvement se manifeste par deux étapes importantes :

En 1972, les agents  de change sont enfin autorisés à être contrepartistes de leur clientèle, à recourir au démarchage, à créer des bureaux de représentation en France et à l’étranger. Ils peuvent se constituer en société anonyme et améliorer ainsi leurs moyens de financement. En 1978, sont autorisées les fusions de charges. Elles étaient au nombre de 76 en 1975, soit moins qu’au XIXe siècle, mais avec une surface financière plus importante. On  notera toutefois le maintien d’un petit marché hors cote avec une réglementation beaucoup moins stricte que sur le marché officiel. Il est utilisé surtout par  des sociétés qui souhaitent acclimater leurs titres en Bourse.

Face à l’explosion financière des années 1980, à la réouverture internationale des marchés de capitaux, à l’intégration des marchés financiers européens, à l’essor des nouveaux instruments technologiques, à l’émergence d’investisseurs internationaux de taille croissante et l’adoption de nouvelles techniques de production des services financiers, l’inadaptation du management de la Bourse française est alors flagrante. La multiplication de pratiques illicites de la part d’agents de change a visiblement contribué à réformer l’organisation[Notamment des pratiques, assez courantes, de gonflement d’ordres et des carences dans la gestion des charges.  Voir Demarigny, « L’évolution de la profession d’agent de change », Mémoire de DEA, IEP Paris, 1988.] de la profession. Certes, l’organisation des grandes places européennes et américaines a été bouleversée tout autant par les « 3 D » depuis la fin des années 1970 : déréglementation, décloisonnement,  désintermédiation. La France est touchée par ce mouvement en 1984-1987, période intense de réformes des marchés de capitaux. Deux nouveaux compartiments boursiers sont créés : le MATIF (Marché à terme international de France) en 1986 et le MONEP (Marché des options négociables) en 1987. La Bourse retrouve le rôle moteur qu’elle jouait dans l’économie au XIXe siècle.

Si le changement d’organisation a affecté nombre de bourses, la réforme en France a été particulièrement radicale et rapide, en passant en quelques années d’une organisation professionnelle monopolistique et corporatiste à la libre concurrence d’entreprises privées.  En effet, en 1988 sont créées les SBF (Sociétés de bourses françaises) qui remplacent les charges d’agents de change. Au nombre de 45 à Paris, la plupart seront rachetées par des banques. En corollaire, la CAC est supprimée et depuis septembre 2000, le marché financier parisien est géré par une seule organisation, Euronext-Paris, filiale d’Euronext NV, de droit hollandais : la bourse de Paris est devenue une entreprise privée, dont les actionnaires sont majoritairement des banques et des compagnies d’assurance, qui sera elle-même cotée en Bourse à partir de juillet 2001[Avec 2380 mds d’euros de capitalisation boursière et 1360 entreprises cotées, Euronext se situe au 31 décembre 1999 au 2ème rang derrière Londres (2947 mds de capitalisation boursière et 2380 entreprises cotées).]. Les relations entre les anciens professionnels de la Bourse ainsi que les relations entre ces membres et la nouvelle entreprise sont aussi déléguées au marché. Il n’y a plus de solidarité obligée entre opérateurs. Symboliquement, la « corbeille », lieu de rassemblement quotidien des agents de change, est définitivement supprimée en 1987. La démutualisation des bourses au niveau mondial s’accompagne de la négociation d’accords transnationaux et de l’intensification de la compétition entre places financières. La poursuite de la dématérialisation des titres, le développement des plates-formes privées de cotation électronique et des échanges de gré à gré ne font qu’amplifier, depuis le début du XXIe siècle, la tendance à la concentration des bourses à l’échelle du monde. Parallèlement, l’Autorité des marchés financiers (AMF), dernier avatar de la tutelle de la bourse, s’émancipe du ministère des Finances, en dépit d’une présence continue d’inspecteurs des Finances à sa tête.

 

Conclusion

L’aperçu rapide qui vient d’être donné de l’organisation boursière française depuis deux siècles, amène à plusieurs considérations sur la question du management d’une profession.

Le statut monopolistique est né d’une volonté politique, marquée par le souci de placer les titres publics et d’assurer la sécurité des transactions. La forte tutelle publique, caractéristique de la situation française, a été relayée par la profession elle-même, qui avait intérêt à maintenir le corporatisme, garant d’une gestion autonome de son métier et de son marché.

Sur la longue durée, on a assisté à une progression continue vers un mode de gestion corporatiste qui s’est renforcé au gré du contexte économique ou politique. Les guerres ont joué un rôle particulièrement important au sein de cette évolution séculaire. Malgré les verrous réglementaires mis en place et les procès en justice, les banquiers en valeurs ont réussi à maintenir un marché non officiel, qui survivra pratiquement jusqu’à la deuxième globalisation financière. Telle un phénix, la renaissance régulière d’un marché libre, qui finit par reprendre ses droits à la fin du siècle sous la poussé internationale, incite à une réflexion sur les limites du monopole en terme d’efficacité de marché et sur les effets néfastes des excès de règlementation, qui ont fait pencher le balancier à l’opposé, vers des libéralisations excessives, dont on voit actuellement les conséquences tout aussi dangereuses. Entre le monopole et la concurrence, entre l’Etat et le marché, la voie est décidément étroite.

  

Sources archivistiques

 

Archives économiques et financières, Fonds Euronext

Archives économiques et financières, Fonds Trésor

 

Bibliographie

 

Boissière, G., La Compagnie des agents de change et le marché officiel, Paris, Rousseau et Cie, 1925

François-Marsal, F., Encyclopédie de Banque et de Bourse, Paris, Crété, 1929

Guimard, E., Le marché libre de la Bourse de Paris, Paris, P. Rosier, 1912

Hautcoeur, P.-C., et Gallais-Hamonno, G. (dir.), Le marché financier français au XIXe siècle, 2 tomes, Publications de la Sorbonne, 2007

Lechopié, A., La coulisse et le monopole des agents de change, Paris, Marchal, Billard et Cie, 1884

Marseilhan, P., La coulisse et sa réorganisation, Paris, Librairie du "Recueil Sirey", 1930

Neal, L., and Davis, L., « The Evolution of Rules and Regulations of the First Emerging Markets: the London, New York and Paris Stock Exchanges », Quarterly Review of Economics and Finance, 45, May 2005

Quennouëlle-Corre, L., « The decline of Paris as an international financial centre in the Interwar period » in Cassis, Y. and Quennouëlle-Corre, L. (ed.), Markets, Institutions and Capital Flows, XIXth-XXth centuries, Oxford University Press, forthcoming

Verley, P.,  « Les sociétés d’agents de change parisiens au XIXe siècle », Etudes et documents I, Paris, Imprimerie Nationale, 1989