Articles

Chapitre 1

Une approche par zones géographiques des processus de diffusion des pratiques managériales

Chapitre 2

Une approche par centre d'intérêt : technique, branche, secteur et entreprise

Chapitre 3

Diffuseurs de doctrine, auteurs et dogmes en management

Partenaires

Le courrier, catalyseur du changement à la Poste avant 1914

  • Sébastien RICHEZ

    Chargé de recherche au Comité pour l’Histoire de La Poste sebastien.richez@laposte.fr

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Résumé

Direction générale du ministère Finances (1804-1878) puis ministère soit autonome ou sous tutelle, et donc pleinement établie comme une administration, la Poste n’en est pas moins perçue dès la seconde moitié du XIXe siècle comme endossant les caractéristiques d’ « une grande entreprise ». La variabilité de la perception de son statut, réel ou souhaité, témoigne d’un mode de gouvernance diversifié. De même, son fonctionnement nécessitant la synergie d’un triple réseau humain, immobilier et de transport, l’oblige à une gestion en perpétuelle évolution, adaptation pragmatique ou bien anticipation pensée, à l’évolution de ses services, des techniques employées et des métiers dédiés.

A la fin du premier tiers du XIXe siècle, l’administration des Postes connaît un bouleversement radical : d’un service essentiellement basé sur le transport de courrier, elle passe à une maîtrise complète de la chaîne d’acheminement, depuis la collecte jusqu’à la distribution. A partir de cet élargissement, le service du courrier[Par courrier, on entend l’ensemble des objets de la correspondance, lettres, cartes postales, journaux, papiers d’affaires, non volumétriques. Bien que cette définition ne corresponde pas stricto sensu à la définition postale de l’époque (qui englobait les paquets et colis, désormais regroupés sous l’appellation logistique de « messagerie »), nous nous y tiendrons car la prise en considération du paquet et du colis induirait une optique différente.], dans un contexte de forte augmentation des volumes, n’a de cesse d’engendrer un accroissement des effectifs dédiés, un renforcement de la hiérarchie et du contrôle, ainsi qu’une capacité d’innovation autour des usages de l’objet.

Parallèlement à l’ensemble de ces évolutions, la Poste connaît une relative stabilité institutionnelle avant 1914. Depuis 1804, elle constitue une direction générale du ministère des Finances. En 1879, accolée au Télégraphe, elle devient un ministère autonome, jusqu’en 1887, date à laquelle l’entité est rattachée au Commerce et à l’Industrie sous la forme d’un sous-secrétariat d’Etat aux P&T. Par ailleurs, la durée des mandats des hommes à sa tête connaît deux phases : avant 1887, les directeurs généraux disposent de mandats plutôt longs, notamment pour Antoine Conte (1830-1847), Auguste Stourm (1853-1861), Edouard Vandal (1861-1870). Après le ministère Adolphe Cochery (1879-1886), l’instabilité de la tutelle devient plus forte dans le sillage du changement des sous-secrétaires d’Etat qui parviennent cependant à maintenir une continuité d’actions.

Les soubresauts institutionnels, ainsi que le turn-over des dirigeants, sont également accompagnés d’une évolution dans la perception de l’institution postale au sein de la classe parlementaire, mais pas uniquement. Non seulement émerge un discours à teneur catastrophiste sur les insuffisances des structures postales qui craquent sous le poids d’un courrier croissant, notamment à Paris, mais aussi voit-on poindre une nouvelle rhétorique, inhérente à un univers non administratif, révélateur d’un phénomène de fond. A tel point que c’est Adolphe Cochery, premier ministre nommé aux Postes et Télégraphes réunis, qui parle de « la grande usine de la Poste » en évoquant en 1886 l’hôtel des Postes de Paris alors en reconstruction[Cité dans Issanchou, Le livre d’or des Postes,  Paris, 1885, p. 56.], thème repris vingt ans plus tard par le député Théodore Steeg ; rapportant le budget des P&T devant l’Assemblée nationale en 1907, il décrit en termes éloquents cette nouvelle vision : « nous nous trouvons en présence d’une vaste entreprise industrielle embrassant l’exploitation des moyens de communication les plus rapides »[Rapport au budget des P&T, 1907, p. 8.].

Pourquoi une telle inflexion et un recours de plus en plus fréquent à la métaphore entrepreneuriale ou industrielle pour évoquer la Poste ? Plusieurs éléments peuvent concourir à la réponse et avérer que la Poste est avant tout une entreprise de main-d’oeuvre. D’abord, la très forte croissance des effectifs : de quelques milliers de personnes au début du XXe siècle (3 519 postiers en 1820, hormis les effectifs de la Poste aux chevaux), le nombre des postiers affleure les 90 000 agents en 1913 : cette direction générale relevant du ministère des Finances, aux effectifs initialement restreints, tend vers un gigantisme salarial qui la rapproche de puissants ministères comme l’Instruction Publique ou l’Armée[Plessis, Nouvelle histoire de la France contemporaine, « De la fête impériale au mur des fédérés », t. 9, Paris, Seuil, 1973, p. 60.]. Cet essor humain est en partie la conséquence de la création de nouveaux métiers voués à l’amélioration du transport du courrier (le corps des ambulants dès 1845). Mais surtout, dans le cadre d’une diversification de ses activités, la Poste est propulsée comme un acteur majeur des services bancaires et d’épargne : la Caisse nationale d’Epargne postale, initiée en 1881, et plus tard les chèques postaux en 1918, qui ouvrent à l’embauche de milliers de femmes affairées dans les centres de comptabilité, témoignent également d’une diversification d’activités qui fait écho au monde de l’entreprise.

Ainsi, l’administration des Postes prend des allures tentaculaires, renforcées par un triple phénomène relatif au service du courrier : un changement d’échelle de l’activité, induisant de nouveaux usages publics et professionnels, autour d’un objet à mieux encadrer.

 

1. Des changements d’échelle

 

De fait, c’est un quadruple changement d’échelle, qu’il s’agit de présenter ici dans un enchaînement réaliste de cause à effet, que le courrier et la Poste ont à affronter.

Le premier est d’ordre organisationnel et géographique. Il tient dans la création du service postal rural en 1830, structurant un système de collecte et de distribution du courrier sur l’ensemble du territoire, rompant ainsi avec l’organisation alors existante[Richez, « Les messagers-piétons en Normandie », Etudes Normandes, n°3, septembre 2001, p. 33-45.]. Avant la réforme, les 3 519 agents des Postes appuyés par les 1 775 bureaux de poste et 1 352 relais de poste de 1820, sans organisation territoriale, supervisés localement par les préfets, suffisent à assurer un service minimal qui consiste surtout dans le transport du courrier entre les bureaux, sans qu’une distribution du courrier uniforme – elle n’est présente que dans de rares grandes villes – n’ait lieu… Né de considérations idéologiques, politiques et trésorières distillées par l’Etat, le service rural constitue une immense entreprise de structuration, pionnière en Europe. Pour distribuer, il aura fallu créer un corps de 5 000 facteurs ruraux, surpassant le nombre total de postiers préexistant, et les disséminer en tournées sur tout le territoire, celles-ci effectuées tous les deux jours, pour parcourir quelque 80 000 kilomètres par an. Pour collecter, il aura fallu installer près de 35 000 boîtes aux lettres, à raison d’une dans chaque commune dépourvue d’un bureau de poste[Le Moniteur Universel, 1er semestre 1829, séance du mardi 14 avril, p. 542 ; Piron, Du service des Postes et de la taxation des lettres au moyen d’un timbre, Paris, Fournier, 1838, p. 40.]. Le tout aura coûté près de 3 500 000 francs, somme colossale à l’époque pour une direction générale des Postes habituellement avare à la dépense et surtout destinée à enrichir le Trésor. C’est déjà la marque d’un changement d’ère pour la Poste ; elle est durablement appelée à s’accroître non seulement par le nombre de postiers à affecter à cette tâche, mais aussi par le nombre de Français à satisfaire au quotidien. Bouleversement dans la gestion de la structure aussi, car il s’agit de coordonner toutes les composantes du réseau pour optimiser l’alimentation du service rural. Bouleversement de l’aspect financier enfin pour la Poste pour qui cette réforme du service rural constitue le premier investissement massif durable. De quoi faire dire, trente ans après son lancement, à Edouard Vandal que « le service rural est un luxe digne d’une grande nation que celui qui associe les parties les plus éloignées du territoire au mouvement de la vie économique, intellectuelle et politique de la nation »[Paris, Rapport sur le service des Postes au ministre des Finances, Paris, 26 janvier 1866.]. Rapidement, l’administration ressent les premières tensions émanant des sollicitations des conseils généraux et des communes réclamant davantage de facteurs et un service quotidien –que les Postes annoncent en 1832, mais qui ne le deviendra effectivement qu’en 1863. Les effectifs gonflent rapidement pour atteindre 9 000 hommes en 1849 et environ 20 000 facteurs ruraux et locaux en 1880[Pinet, Histoire de la fonction publique, Paris, Nouvelle Librairie de France, t. 3, 1993, p. 25 ; Issanchou,Le livre d’or des Postes, Paris, Bibliothèque Européenne, 1885, p. 60-61.].

 

Mais qu’en est-il de cette « grande nation » du premier tiers du XIXe siècle, qui use fort peu de la correspondance épistolaire, et qui subit un changement d’échelle culturel ? Les villes surpassent d’ailleurs les campagnes[Chartier (dir.), La correspondance. Les usagers de la lettre au XIXe siècle, Paris, Fayard, 1991, p. 82-83.] et quitte à vouloir échanger ou communiquer, on préfère la mobilité pédestre voire hippomobile dans une aire géographique restreinte, plutôt que la lettre. La France écrit de toute façon moins que l’Angleterre. Héritière d’un Ancien Régime où les grands correspondants d’alors, dont la marquise de Sévigné est la figure de proue[Hoock-Demarle, L’Europe des lettres. Réseaux épistolaires et construction de l’espace européen, Paris, Albin Michel, 2008, p. 28.], n’ont pas servi de modèle à la société, la France souffre d’un double défaut d’alphabétisation de la majorité de la population et de coût élevé du port, qui sont les deux raisons de cette carence. Le nombre d’objets en circulation dans le pays, évalué à 73 209 935 en 1821, semble avoir peu progressé par rapport au trafic du milieu du XVIIe siècle. Les lois scolaires de Guizot (1833), Duruy (1867), puis Ferry (1881), permettant un élargissement successif de l’enseignement, augmentent a priori le nombre d’utilisateurs potentiels de la lettre. Parallèlement, la croissance économique, et son âge d’or au début de la seconde décennie du second Empire[Plessis, op. cit., p. 96.], sont portés par la multiplication des affaires, des échanges et de la diffusion de la presse, qui se concrétise par un essor général des flux.

L’ensemble concourt de concert à un dernier changement d’échelle, volumétrique celui-là, concernant la circulation du courrier. Mieux alphabétisés, portés par l’essor économique, trouvant à disposition un service postal moderne, les usagers disposent des outils pour alimenter le système. Le résultat de cette concordance dépasse rapidement les espoirs des administrateurs des Postes. Le trafic du courrier explose littéralement, connaissant une croissance soutenue tout le long du XIXe siècle.

 

Années

Objets de correspondance en circulation

1831

109 087 459

1841

165 095 663

1851

254 566 397

1861

420 656 500

1871

589 591 254

 

Sources : Annuaire statistique de la France

 

Il était évident que face à « la grande marée menaçant de submerger le service »[Riant, Rapport sur l’administration des Postes, présenté au ministre des Finances, octobre 1877, 105 p.] – telle que le directeur général des Postes, Léon Riant, qualifiait en 1877 cette courbe exponentielle, il fallait à la Poste rapidement mettre à niveau ses structures pour ne pas se laisser engloutir.

 

2. Un objet et son service à encadrer

 

Du coup, cet objet populaire et d’usage plus fréquent que devient le courrier, et le service global qui y est affecté, posent rapidement à la Poste un problème d’adaptation dans son souci d’accompagner au mieux ces changements d’échelle. Les efforts portent d’abord sur l’encadrement humain. Comment diriger cette nouvelle main-d’oeuvre nombreuse et diverse ? Dans un premier temps, l’administration a recours à un modèle réputé efficace, dont elle hérite de l’Empire, à savoir le management « militaire ». A vrai dire, le modèle apparaît comme une évidence à appliquer aux Postes, tant les analogies avec l’Armée sont nombreuses. A commencer par les hommes, car le recrutement des facteurs s’opère majoritairement parmi les vieux grognards napoléoniens ou les soldats sortis du rang après la guerre de Crimée. D’ailleurs ces postiers ressemblent à des militaires. Ceux que l’on nomme alors directeurs des Postes, qui sont à la tête des bureaux, portent épée et bicorne comme les hauts gradés. Aux facteurs créés en masse, il a fallu donner de la solennité en les identifiant par l’uniforme. Afin d’éviter la bigarrure, l’administration détermine un uniforme standard en 1835, sans pour autant en imposer le port. Ce n’est que sous le second Empire qu’il devient obligatoire et que pour s’en équiper, les facteurs ont droit aux premières indemnités. Se dégage une volonté d’uniformisation, de distinction et d’identification d’un nouveau métier, d’un nouveau corps particulier d’agents de l’État, aux côtés du gendarme et de l’instituteur.

En 1887, Georges Coulon, directeur général des Postes, ne se cache pas de la méthode employée : « j’ai emprunté à l’organisation militaire, qui est un modèle d’ordre et de régularité, ses règles d’avancement. J’ai donc assimilé mes 60 000 employés à une armée, et j’ai établi en principe que l’avancement aurait lieu comme dans notre armée »[Pantel, Encore un mot sur la fusion des Postes et Télégraphes, Clermont, Mont-Louis, 1888, p. 4-5.]. L’avancement par grade et au mérite s’accompagne d’un code disciplinaire et comportemental draconien. Enquête de moralité, soumission à un tableau de fautes et de sanctions correspondantes, mutisme en période électorale, devoir de réserve : le facteur doit prouver sa vertu. Dans ce cadre, il a fallu inculquer à ces facteurs un ensemble de valeurs inhérentes au métier de facteur. D’abord, la Poste a dû lutter – et les textes des circulaires en signalent la récurrence – pour réaffirmer le secret des lettres que la Révolution avait promu comme engagement républicain[Jaccottey, Traité de législation et d’exploitations postales, Paris, Dupont, 1891, p. 214.]. Pour ce faire, la prestation de serment, au pouvoir en place ainsi qu’au caractère inviolable du courrier, fut réimposée à chacun afin de faire face aux libertés que nombre d’entre eux prenaient avec leur devoir de réserve et de protection des lettres. Enfin, il a fallu inventer une éthique du facteur, faite de probité, de courage et d’honnêteté, sur laquelle l’administration des Postes s’est appuyée pour créer le profil du facteur idéal[Deluermoz, Les facteurs de ville en France de 1871 à 1914, maîtrise d’histoire, sous la direction d’Y. Lequin, Lyon II, 1998, p. 181-182.] : l’objectif est d’y faire adhérer ses ouailles par la valorisation, au tableau d’honneur, des actes les plus louables aux yeux de l’ensemble des postiers et des Français grâce à un système de mentions dans l’Annuaire des Postes, périodique d’information à destination de la population.

Ce management militaire et autoritaire était saupoudré d’un paternalisme social directement issu du bonapartisme. L’objectif était de fidéliser les postiers à leurs rudes tâches, les facteurs notamment, et ainsi éviter les avatars d’une main-d’œuvre qui aurait été trop peu captive. C’est ainsi qu’il faut comprendre l’obtention par les postiers dans leur ensemble du droit à la retraite en 1854 (loi du 3 juin 1853 sur les pensions civiles), mais aussi les avantages des facteurs parisiens qui, bien avant leurs collègues de province, obtiennent des indemnités d’uniforme, de chaussures et de médicaments qui concourent aussi au prestige de leur corps.

Il fallut quasiment créer de toutes pièces un encadrement à la hauteur du gigantisme humain. Si les prédécesseurs des facteurs ruraux qu’étaient les messagers-piétons, assignés à raison d’un par canton, relevaient d’une ligne hiérarchique incluant préfet, sous-préfet et maires[Richez, « Les messagers-piétons »… op. cit.], le nouveau facteur rural sort a priori de cette ligne administrative. Progressivement, celui-ci voit s’ériger un triple contrôle. Contrôle municipal puisqu’il est tenu de passer au domicile de chaque maire de sa tournée pour y faire valider son bulletin de parcours (le part). Contrôle postal puisque l’administration, confrontée aux errances en termes d’assiduité, de probité ou de service de certains facteurs sur le terrain, met en place un brigadier-facteur dans chaque département dès 1843[« Le facteur rural au travail. Le cas de dix-huit tournées ornaises (XIXème-XXème siècles) », in Barjot (dir.), Le travail à l’époque contemporaine, Paris, Editions du CTHS, 2005, p. 412-413.] : sorte de contremaître du courrier, celui-ci « surprend » les facteurs au hasard de ses inspections. Si le brigadier est au contact du facteur, il n’est que l’ultime maillon d’une chaîne de contrôle mise en place par paliers. Placé en 1827 à la tête de la circonscription, l’inspecteur départemental[Jaccottey, Traité de législation et exploitation postales, Paris, Dupont, 1891, p. 48-49.] – ancien contrôleur provincial de l’Ancien Régime et de la Révolution qui deviendra directeur en 1864 – ordonne les vérifications, procède lui-même à une tournée annuelle d’enquête de terrain, vérifie l’ensemble des procédures et dirige un personnel de contrôle (notamment les sous-inspecteurs devenus contrôleurs des Postes en 1864).

Avant cela, une tentative de contrôle inter administratif est lancée puisque Postes et Contributions Indirectes s’entendent en 1835 pour tester un contrôle mutuel de leurs agents de terrain respectifs, facteur et préposé ambulant[Paris, Circulaires, 1832-1843, document du 25 avril 1839, p. 17.]. Il s’agit de faire tamponner par les facteurs relevant les boîtes aux lettres, les bulletins de présence déposés après leur remplissage par les employés des Contributions Indirectes en tournée auprès des débits de tabac. Ainsi, chaque administration peut viser l’exactitude du travail fait par la marque de passage de l’autre. L’opération est abandonnée en 1839 car le système manque de souplesse, mais elle témoigne de l’environnement interprofessionnel fortement imbriqué dans lequel évolue le facteur. Une hiérarchie couronnée à son sommet par le tout puissant préfet qui, depuis le recrutement souvent local de ces hommes, jusqu’aux conseils de discipline devant lesquels ils comparaissent souvent, détient l’autorité supérieure sur une ligne hiérarchique en tout cas plus horizontale et multilatérale que verticale.

 

3. De nouvelles pratiques à installer

 

La démarche, novatrice, d’acculturation de la population à de nouveaux usages du courrier se met progressivement en place. La première mesure consiste à mettre fin au refus de la lettre par le destinataire, cette pratique nourrissant trop abondamment les rebuts et pénalisant les recettes postales. A une époque où le destinataire a le choix entre acquitter le port de la lettre ou bien le refuser en venant chercher sa lettre au bureau, l’administration des Postes espère faire drastiquement baisser le nombre de lettres dormant dans les bureaux et ne rapportant rien au Trésor, en faisant opérer la distribution par les facteurs. Peine perdue, la systématisation de la présentation des lettres à domicile fait a contrario exploser le nombre des rebuts à 160 000 unités dès 1831, contre 89 000 l’année précédente, croissant même jusqu’à 4 % du courrier total en circulation en 1834 ! S’étant lourdement trompés, les administrateurs des Postes durent véritablement attendre la réforme du timbre-poste en 1849 –et l’affranchissement préalable à l’envoi– pour voir les rebuts fondre et les recettes des Postes s’accroître. C’est à propos de la réforme de la tarification et la naissance du timbre en 1849 et de son usage, double nouveauté pour les Français, que la Poste eut recours à une pédagogie multiple. Face à la « grande marée », l’administration a dû prévoir des mesures, en amont de l’insertion dans le trafic, afin de fluidifier celui-ci et d’éviter une surcharge de travail aux postiers. L’action de la Poste, qu’on qualifierait de nos jours de « pédagogie marketing », voire de publicité, consista à diffuser des messages inhérents aux bons usages de la lettre.

Et d’abord autour de sa sécurité. Accusée à tort ou à raison de négligence, de violation ou de non respect de la lettre, la Poste souhaita se dédouaner et rendre confiance aux usagers en créant la lettre recommandée en 1829 seulement pour Paris, service élargi à l’ensemble de la France en 1844. Il s’agissait de redorer le blason de la Poste du sceau de la confiance à coup d’affiches placardées dans les bureaux et de prospectus distribués… Ensuite autour de son affranchissement… Face à la réticence des Français à employer le timbre, il fallut recourir par la loi du 20 mai 1854, à une surtaxe de 50 % des lettres non affranchies : à la fin de 1854, l’équilibre s’opère à peine entre correspondances préalablement affranchies (49 %) et celles taxées (51 %), mais l’essentiel est fait, la pratique s’ancre enfin[Paris, Annuaire des Postes, 1874, p. 19.]. La pénalisation fut même portée en mai 1878 au double de l’insuffisance d’affranchissement pour définitivement éviter toute résurgence[Schroeder, « Les affranchissements insuffisants du 1er janvier 1849 au 16 avril 1892 », Documents philatéliques, n°94, 1992, p. 2-8.]. A côté de ces sanctions pécuniaires fut recherché un accompagnement pratique. Sur le modèle de ce qui avait été fait en Angleterre, le député Jean Monier de la Sizeranne initia, au début de la décennie 1860, l’introduction d’une amélioration que nous connaissons encore de nos jours[Arch. Ass. Nat, Annales de la Chambre des Députés. Débats parlementaires, séance du 13 juin 1861, p. 75-76.]. Elle consistait à pratiquer une ligne ponctuée entre les timbres, de telle façon qu’ils puissent se détacher avec facilité. Toutes ces nouveautés incitatives contribuèrent à diffuser somme toute assez rapidement, en une demi-douzaine d’années, la pratique de l’affranchissement préalable.

Enfin autour de son adressage… Vers 1850, le libellé de l’adresse est laissé au libre arbitre de l’expéditeur, qui n’a, à sa connaissance, ni numérotation, ni rue… Le nom, le prénom du destinataire, parfois sa profession, sa proximité d’un lieu symbolique ou public, la commune, et le bureau de poste desservant, sont les éléments dont se sert la Poste, en plus de la connaissance du terrain par le facteur, pour retrouver le destinataire… Il est dès lors facile de comprendre que nombre de lettres ne trouvent aucun destinataire et parviennent au service des rebuts à Paris, où les fins limiers du service doivent décrypter l’impossible. A lire cet exemple d’adressage incompréhensible, « Monsieur Clote Baucheron à Saint-Ouen d’Hauberville près la marne de Ellie à la baulle a roauns », on reste admiratif devant les méthodes employées par les experts des rebuts afin de retrouver le bon destinataire[Cité par Paulian, La Poste aux lettres, Paris, Hachette, 1892, p. 138.] : « Monsieur Claude Boucheron, à Saint-Ouen-de-Thauberville (Eure) près de la mare du sieur Ellie, par la Bouille, près de Rouen ». Les postiers dans leur ensemble sont mobilisés pour diffuser ce message de précision. La quête d’une certaine « qualité », comme notion reconnue au XXe siècle au sens marketing du terme, est précocement décelable dans cette pratique où la Poste se transforme en technicienne de l’acheminement précis.

De plus, l’administration des Postes se sert du support qu’est le calendrier des Postes, rénové sur la forme comme sur le fond à l’orée du second Empire, et qui connaît un véritable engouement populaire, pour y insérer des modèles d’adresses et y distiller des conseils de lisibilité : par le calendrier, on apprend à coller le timbre, à rédiger l’adresse de même qu’on s’informe du passage des courriers[Ici, le terme désigne le véhicule transportant les dépêches.]. Ces actions de pédagogie furent d’ailleurs reprises dans le cadre d’une innovation majeure, à savoir l’insertion des bonnes pratiques épistolaires dans les programmes scolaires. Il s’agit alors de former très en amont les enfants, en tant que futurs usagers du service postal et de parier sur le fait que ceux-ci relaient la bonne parole auprès de leurs parents. Suite à un accord en 1864 entre Edouard Vandal et Victor Duruy, ministre de l’Instruction Publique, l’école primaire devait apprendre aux futurs utilisateurs de la lettre à en acquérir le bon usage : il s’agissait de faire des instituteurs les garants de l’apprentissage via des manuels d’écriture et de leçons de bonne rédaction et de lisibilité des adresses, de pliage et cachetage efficaces, d’affranchissement réglementaire et d’expédition des lettres par la boîtes aux lettres[Paris, Bulletin mensuel des Postes, mai 1863, p. 209 et suiv.].

Le courrier et ses transformations correspondent aussi au temps de l’amplification de l’ouverture de la Poste à d’autres entreprises et vers des formes précurseurs d’ « externalisation » des techniques et du transport. C’est une évolution majeure qui innerve l’évolution postale jusqu’au XXIe siècle. Elle se mesure profondément et durablement à propos du transport du courrier. Ne pouvant faire face seule car ne disposant pas des moyens suffisants, et les routes de poste ne desservant pas tous les bureaux, la Poste a dû recourir aux entreprises de transport. La mise en adjudication de lignes de transport de courrier connaît un développement important dès la fin des années 1830 : partout en France, des milliers de liaisons entre les bureaux le long d’une voie de chemin de fer étaient, dans une forme précoce de sous-traitance, concédées par l’Administration à des entrepreneurs, le plus souvent aux moins disants, contraints d’ailleurs par de stricts cahiers des charges. Durablement[En 2002, on compte 4 150 lignes de transport routier, assurées par 850 transporteurs, in M. Savy, « La Poste et le transport de marchandise », Paris, Mission Recherche de La Poste, 2003, p. 35.], cette interdépendance avec la sphère du transport privé causera à la Poste des problèmes dans le respect de délais d’acheminement : celle-ci les édicte et les promeut auprès du public, mais elle a les pires difficultés à en justifier les errements, dépendante qu’elle se trouve désormais en grande partie de ces prestataires … Dans un autre domaine, cette ouverture aux entreprises touche alors également un outil du service comme la boîte aux lettres qui passe du statut de simple objet entièrement en bois peu employé et délaissé, à un ustensile informatif et métallique, dont l’usage est fortement sollicité par les Français. L’entreprise Thiery en porte les premières grandes évolutions techniques : en 1868, elle invente la porte à cadrans indiquant les horaires de levées, et améliore son invention en 1882 avec la porte à trois cadrans (un pour indiquer le numéro de la levée faite, un autre pour mentionner le jour en question, et le troisième pour renseigner sur le nombre quotidien de levées de la boîte).

 

Conclusion

Il revint à Etienne Clémentel, alors ministre du Commerce de l’Industrie et des PTT, d’entériner cette vision définitivement changée de la Poste, dans son rapport au Président du Conseil en septembre 1917[Bulletin mensuel des Postes et Télégraphes, 1er septembre 1917, p. 423.] : « aujourd’hui, on s’accorde à la considérer comme une sorte d’immense entreprise industrielle ». En filigrane, il en arriva même à prophétiser le bouleversement du positionnement managérial à la Poste, tel qu’il s’opère dans le courant des années 1960, notamment avec l’introduction de la notion de « client »[Join-Lambert, Le receveur des Postes, entre l’Etat et l’usager, Paris, Belin, p. 183-189 ; Changement perceptible notamment dans les services financiers postaux avec la naissance des conseillers financiers, Vézinat, Une professionnalisation par le haut inachevée. Socio-histoire des conseillers financiers de La Poste (1953-2008), sous la direction d’André Grelon, Thèse de sociologie, EHESS, 2010, 646p. + annexes.], et tel que Fayol le souhaitait dans les années 1920 :

« Il ne suffit pas que l’évolution des services [postaux] accompagne celle du mouvement industriel et commercial : il faut qu’elle la devance, l’annonce et la favorise pour qu’ils apportent à la vie économique du pays un concours vivifiant, éclairé, complet ; ce résultat ne sera atteint que si l’Administration se fait une idée exacte du rôle de prévoyance et d’initiative qu’elle doit jouer et si elle se pénètre intimement des besoins de sa clientèle ».

L’après Seconde Guerre mondiale occulte cette vision que les contemporains de Fayol avaient su saisir : tout au contrainte, les Trente Glorieuses introduisent dans les esprits l’image poussiéreuse d’une administration figée et peu innovante, profil que la Poste n’endosse pas dans les faits en développant des innovations techniques (tri automatique dans les centres de tri industriels), entrepreneuriales (filialisation dans le domaine de l’express) ou sociétales (le secrétariat du Père Noël).

Clairement établie depuis 1991 comme une entreprise, certes publique, sous le statut d’EPIC (établissement public industriel et commercial), La Poste a définitivement intégré les caractéristiques du managérat d’entreprise et du marketing commercial notamment pour son activité originelle, à savoir le courrier, qui subit en cette entame de XXIe siècle une transformation substantielle jamais connue. A cette occasion, cette branche d’activité semble revivre une période comparable à celle  du milieu du XIXe siècle au moment où elle traversa une profonde transformation organisationnelle et managériale, même si elle diffère en échelle de celle que toute l’entreprise La Poste du XXIe siècle connaît, dans le cadre de la « métierisation »[Néologisme interne à l’entreprise qui stipule la partition de l’activité du groupe en quatre métiers au cours des années 2000 : la banque, le courrier, le colis et l’enseigne.] d’un groupe à vocation internationale.

 

 

Bibliographie

 

Barjot, D. (dir.), Le travail à l’époque contemporaine, « Le facteur rural au travail : le cas de dix huit tournées ornaises, XIXe-XXe siècles », p. 411-427, Actes du 127e congrès des sociétés historiques et scientifiques (CTHS), Nancy du 15 au 20 avril 2002, Paris, Editions du CTHS, 2005, 430 p.

Join-Lambert, O., Le receveur des Postes, entre l’Etat et l’usager, Paris, Belin, 2001, 317 p.

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